Sylvain Jouty, retour à la page d'accueil

 

 
Livres  >>  Voyages aux pays évanouis
Éditions Fayard, 2000, 156 pages, 12 €
Isbn  2-213-60589-0
Prix Renaissance de la nouvelle 2001
ПУТЕШЕСТВИЕ В ИСЧЕЗНУВШИЕ СТРАНЫ, traduction russe par М. Розенберг, éditons AST, Moscou, 2006.
Présentation
Presse
Extraits

Présentation

Quatrième de couverture

Sous la plume d’un même narrateur s’enchaînent trois voyages imaginaires de ton et d’ambiance très différente, mais reliés cependant par un même fil, dessinant ainsi un objet littéraire singulier qui n’est ni un roman, ni un recueil de nouvelles.

En une époque imprécise, le héros quitte son pays natal pour entreprendre un long périple parmi les diverses contrées de la terre.

Il arrive d’abord Au royaume du Vêtir  :la cérémonie au cours de laquelle le roi présente devant la cour son nouveau êtement, démontrant ainsi sa maîtrise suprême dans l’art difficile du vêtir est la racine même de son pouvoir.

Le héros parvient ensuite Au pays des Amazones, et, curieux de leurs mœurs, se fait accueillir par elles. Il les accompagne dans l’une de leurs razzias afin de comprendre comment s’effectue, chez elles, le mystère de la génération.

Enfin, il arrive Dans le gouvernement des Morts. C’est des trois pays le plus curieux, puisque les défunts y ont définitivement remporté la victoire sur les vivants, relégués au rang d’ilotes ou de parias.

À travers cette sorte d’ ethnographie-fiction s’ébauchent autant de méditations sur le pouvoir et le rite, l’être et l’apparence, les rapports conflictuels entre les sexes… En dernier lieu, sur l’oubli voire l’occultation de la mort qui, dans notre société, demeure le seul véritable tabou.

Presse

Les voyages de Monsieur Jouty

Au royaume du Vêtir, les gens ne portent que d’informes guenilles. Pourtant, ses ressources passent pour considérables : métaux précieux, pierres abondent en ses mines. Quelle est la cause de cette apparence de dénuement, de la mise pitoyable de ses habitants ? À quoi servent ces achats de tissus qui absorbent la plus belle part des ressources du royaume ? Quel est le sens de la cérémonie annuelle qui tient en haleine tout le pays, la fameuse Exposition du roi  ? Petit échantillon des énigmes que recèle le dernier ouvrage de Sylvain Jouty, ces questions ne sont pas posées au lecteur pour le seul plaisir de faire des mystères. Elles rejoignent, sous forme allégorique, LA grande question : qu’est-ce qui fait tenir ensemble une société humaine ? Les trois récits de ces Voyages aux pays évanouis, ramenés par un improbable Marco Polo, nous proposent ainsi trois angles d’approche du mécanisme caché de la cohésion sociale. […] On admirera ici une singulière aptitude à s’emparer d’un genre qu’on peut croire épuisé depuis le siècle des Lumières, pour en tirer, avec une langue mimant facétieusement le classicisme, une morale pour notre temps.
Alain Nicolas, L’Humanité, 29 juin 2000

Ce qui donne à ces textes tout leur prix, c’est que les mondes qu’ils visitent, les faits étranges qu’ils décrivent et les mythologies qu’ils construisent sont autant de métaphores ou d’extrapolations, que ce soit par défaut ou par coïncidence, dont notre société, nos mœurs, nos certitudes et nos modes de pensée font les frais. En ce sens, il s’agit bien de contes philosophiques, mais écrits à la ligne claire et marqués par la volonté d’un réalisme scrupuleux, quasi-documentaire.
Ghislain Cotton, Le Vif L’Express, 11 mai 2001

Par la voix d’un narrateur sans nom, [Sylvain Jouty] nous emmène dans des pays qui n’existent pas, et pour cause : ce ne sont pas des pays, mais des métaphores. […] Ces trois récits de Sylvain Jouty trouvent une application facile, ils ne manquent pas de finesse et de pertinence, malgré leur minceur.
Lucien Guissard, La Croix, 4 mai 2000.

Sylvain Jouty tisse tranquillement sa belle toile de conteur dans le paysage littéraire contemporain. […] Écrivain n’hésitant pas à arpenter brillamment toutes les traverses de la fiction, Jouty excelle dans l’art de raconter des histoires. […] Le lecteur des Voyages aux pays évanouis est surpris et entraîné dans une étonnante histoire en trois parties (Au royaume du Vêtir, Chez les Amazones, Dans le gouvernement des morts), trois voyages dont les points communs ne sont pas seulement le protagoniste ou son beau gilet mais bien une réflexion déguisée sur notre société. En parcourant d’improbables contrées (tellement vraies cependant), le héros de Sylvain Jouty ne rencontre pas seulement un roi au costume soutenu par d’invisibles nains ni des amazones et leur pendant masculin, les amazons, pas plus qu’un étonnant pays des morts: le conteur fait du lecteur le véritable acteur de ce livre en nous plaçant devant des questions d’une grande actualité. C’est la force de ce « roman par contes » une fiction en même temps qu’un essai déguisé, une fiction trichée en somme (sur cette notion, voir Frédérick Tristan, Fiction, ma liberté, éditions du Rocher, 1996). Éthique, moral, le conte tel que l’écrit Sylvain Jouty est surtout un véritable essai en faveur du merveilleux, un livre qui rappelle parfois, par certains aspects, ceux de Voltaire ou de Grimmelshausen. Bref, Breton l’annonçait déjà en 1924 : le moment semble venu pour l’imaginaire de reprendre ses droits.
Matthieu Baumier, Supérieur inconnu, 2000.

L'un des principes qui sous-tendent l'œuvre de Sylvain Jouty est le développement, avec une rigueur et un humour à toute épreuve, d'une étrangeté initiale qu'il va pousser jusqu'à ses conséquences extrêmes. […] Trois contes, une philosophie : que l'on aborde la question du pouvoir, du sexe ou de la mort, c'est toujours l'absurde qui a le dernier mot. Avec le sourire du désespoir, Jouty, écrivain à la plume infaillible, prend un malin plaisir à entraîner son lecteur dans les dédales d'une pensée toujours plus pernicieuse.
Francis Berthelot, Bibliothèque de l'Entre-Mondes, Folio SF, Gallimard, 2005, p. 228

Extraits

pages 49-56

NOUS RENTRÂMES à la maison en évitant les flaques de boue car, pendant que se déroulait la cérémonie, il avait plu. Mais Paouan, sitôt quitté les courtisans, avait pris un air sombre et préoccupé que je ne lui avais jamais vu, et ne disait plus mot. Je m’en étonnai, mais il resta coi et, après l’enthousiasme si communicatif qu’il avait affiché ce matin-là, je n’en compris pas la raison. Mon ami ne se départit guère de son humeur morose durant plusieurs jours et, comme je le pressais de questions, il s’obstinait dans son silence.

Peu après, plusieurs placets furent publiés sur le dernier costume royal, et je ne manquai pas de les lire afin de progresser dans l’art si difficile du vêtir. Ces écrits m’éclairèrent sur plusieurs points que les commentaires de Paouan avaient laissé dans l’ombre, non pas, j’en suis sûr, faute de savoir, mais de temps. Ainsi, le problème central du faux carabernet et de sa si originale disposition ne pouvait se comprendre, expliquait l’un des exégètes, si on ne gardait pas en tête la proximité lexicale et la confusion fréquente, de la part des amateurs insuffisamment informés de l’art du vêtir, entre le carabernet et la garabrenne, dont il existait dans l’ancien temps deux sortes, droite et contournée. À l’évidence, le semblant de carabernet adopté par le roi jouait sur cette proximité, de sorte qu’il ne s’agissait en fait pas d’un carabernet, mais d’un croisement entre le carabernet désuet et l’ancienne garabrenne contournée, dont le secret, dû à un couturier au nom demeuré légendaire, s’était perdu, bien qu’on l’eût longuement recherché, mais dont le monarque avait en fin de compte réussi à restituer l’ancienne splendeur par cette citation détournée et pleine d’ironie.

Mais il était temps que je quitte le pays et je fis mes préparatifs pour m’en aller : je m’enquis de trouver une caravane et de négocier mon passage auprès des marchands. Au Vêtir, je n’avais rien à espérer car, pour y réussir, comme me l’avaient fait comprendre les livrets que j’avais lus, il fallait des connaissances vestimentaires que je n’aurais pu maîtriser en maintes années de pratique, si tant est qu’on pût y atteindre sans s’être trouvé plongé dans le bain costumier dès la plus tendre enfance.

Un beau matin, je dis adieu à mon ami Paouan, et nous eûmes alors notre dernière conversation. Je commençai par lui dire l’enthousiasme que je ressentais maintenant pour l’art de l’habillement, et combien j’avais compris, grâce à ses commentaires et à ceux que j’avais lus, que le roi s’était, par ses habits neufs, placés parmi les plus grands artistes de l’histoire du Vêtir, et quelle période de faste et de création s’annonçait dès lors pour le pays.

Mon ami ! répondit-il. Il est bien temps que vous partiez. Hélas ! Combien je souhaiterais que vous ayez raison ! Malheureusement, je dois vous détromper. L’art du vêtir est au plus bas, et je redoute de graves événements. J’ai beaucoup réfléchi depuis que je vous ai emmené à l’Exposition. Chez les courtisans, la rumeur se contient car tous les bons connaisseurs, moi compris, font mine d’afficher un enthousiasme de façade, et vantent l’harmonie et l’invention du costume royal à l’aide d’arguments fallacieux et controuvés. En réalité, tout va de plus en plus mal. Vous avez pu voir avec quelle ardeur j’ai défendu devant toute la Cour le costume, le nouveau costume du souverain. En fait, c’était pour faire diversion, afin d’empêcher une émeute : jamais le costume du roi n’a été si pauvre, pauvre d’invention, mais aussi pauvre, comment dire… par manque… pas même de respect, non, mais par manque de simple connaissance de la tradition, bref, par manque de culture vestimentaire ! En réalité, les courtisans étaient effondrés, jamais on n’avait vu le monarque si mal habillé ! Mais les courtisans sont pour la plupart si ignares qu’il ne m’a pas été trop difficile de les faire abonder dans le sens que je désirais, en sorte que j’ai pu convaincre les critiques dont vous avez pu lire les écrits de faire de même, tentant ainsi d’empêcher, ou plutôt de retarder le tumulte qui guette. Vous souvenez-vous de mes explications ? Je ne tarissais pas d’éloges sur la bistrouille inférieure que le roi avait eu l’idée de génie, disais-je, de relier directement à l’hivernet, tout en le camouflant à demi par un volant de passepoil qui, lui-même, semblait comme un appendice du double gigollon. En réalité, l’invention n’était pas si merveilleuse, comme je l’ai compris tout de suite. Car cette bistrouille n’était en somme qu’un trapizond inversé, mis à l’envers comme dans un miroir ! Or c’est précisément une telle faute de goût impardonnable qui fit tomber le dernier roi de l’époque honteuse des Royaumes invertis, qui avait multiplié les provocations envers la tradition vestimentaire avant de s’attirer la vindicte populaire… Et il en est allé de même pour tous les détails que je vous ai décrits avec tant de zèle, dissimulant du mieux possible mon profond dégoût. En réalité il m’aurait été facile de montrer que le roi, faute d’inspiration, avait repris ses anciens costumes et, à partir d’eux, avait constitué un habit d’Arlequin bricolé n’importe comment, cachant le plus voyant en mettant les étoffes à l’envers, surpiquant les coutures trop compromettantes, remplaçant ici un crêpe par du droguet, là de la ratine par de la sayette, faufilant ou parfilant tel velours damassé pour faire oublier qu’il s’agissait d’un tissu déjà utilisé naguère, et ainsi de suite… Je pourrais vous le démontrer en long et en large, mais à quoi bon ? Ces considérations naturellement vous dépassent, mais je crois que vous pouvez me faire confiance : en ce qui concerne les habits, mon jugement est reconnu comme le plus sûr du Vêtir.

Mon ami ! La vérité, la terrible vérité, c’est que le roi n’a plus rien à se mettre ! Oh , bien sûr, les magasins royaux sont autant qu’à l’ordinaire emplis de tissus rares. Il n’empêche : ce n’est pas de tissus que se vêt le roi, mais d’idées neuves, d’inventions créatives, d’inspiration et de génie, et la dernière présentation démontre qu’il n’en a plus et qu’il tente lamentablement de recycler et de maquiller des trouvailles anciennes qu’il puise dans les encyclopédies, idées en réalité oubliées parce que exécrables ! Autant dire que le roi est nu ! Partez vite avant que la vérité n’éclate et que la populace ne monte à l’assaut du Palais. N’attendez pas la caravane qui doit vous accompagner, car il serait alors trop tard. Fuyez seul, et de nuit, afin que votre disparition brutale n’alarme personne. Ne retraversez pas le désert, passez plutôt par les montagnes, où dans la forêt vous trouverez sans trop de peine à vous nourrir. Moi, je ne puis partir et, de toute façons, c’est mon devoir de rester auprès de notre souverain. Mais une chose est sûre, c’est la fin du Vêtir et, quelles que soient les circonstances, je n’y survivrai pas plus que le roi.

Cette confession me bouleversa au point que j’envisageai de rester afin d’aider Paouan dans l’épreuve. Peut-être eus-je tort, en fin de compte, de céder à ses exhortations ; en tout cas, cela restera toute ma vie une blessure et un regret inguérissable.

pages 127-135

DEPUIS MON ARRIVÉE à Sgurr, j’ai compris pourquoi j’ai toujours aimé les cimetières. Dès ma jeunesse, alors que les autres enfants ne pensaient qu’à jouer au ballon ou à la marelle, je préférais à leurs rires et à leurs disputes les promenades au milieu des tombes, déchiffrant les inscriptions moussues des anciens mausolées, retirant de l’une d’elle une mauvaise herbe, allant jusqu’à arroser un pauvre géranium oublié… Souvent, lorsque personne n’était en vue, je collais mon oreille contre une pierre tombale, tout étonné de n’entendre aucun bruit, et je parlais aux morts, les implorant déjà de me répondre, imprégné de leur présence muette que les autres ne percevaient pas.

Avec l’âge, ce penchant naturel qui, dans mon existence antérieure, m’avait éloigné de la compagnie des hommes n’a fait que s’accentuer ; et, depuis que je suis à Sgurr, j’ai tout loisir de m’y consacrer.

J’apprécie particulièrement le dimanche, lorsque la vie des morts, si l’on peut dire, devient palpable, que les convois progressent lentement sous la conduite des libitinaires, et que la ville entière s’emplit de la sourde rumeur des défunts. Car, aujourd’hui, mon ouïe a beau s’être affaiblie, le bruit, le bruit immense que font les trépassés, tous les trépassés qui sont là, autour de nous, si nombreux, et presque partout (sauf à Sgurr) révoltés par l’injustice qui leur est faite, m’est devenu parfaitement audible ; je les entends converser sans fin d’une tombe à l’autre, trop faiblement toutefois pour comprendre, sauf par bribes, ce qu’ils disent ; mais, chaque jour, je les entends mieux ; signe que chaque jour je mérite un peu plus la noblesse mortuaire que Sgurr m’a accordé dès mon arrivée.

J’ai cessé maintenant de présenter mes ancêtres dans les auberges ou sur les esplanades, car il est temps que je songe aux lendemains. On tolère certes que feus les morts, durant quelques années, se meuvent plus qu’il n’est d’usage, et, pour le dire crûment (comme jamais n’oserait le faire un Sgurrdo), qu’ils conservent quelque apparence de la vie ; et je suis bien placé pour savoir que la distinction entre les deux états est moins nette qu’on ne le dit souvent. Mais vient un temps où chacun ne consentira plus à sortir de son tombeau, sauf pour une occasion exceptionnelle ; et ce temps, pour moi, est proche. Hélas , alors que je devrais m’en réjouir, l’avenir désormais me fait peur. Sgurr a beau être vaste, elle est aujourd’hui surpeuplée ; et les encombrements, les tracas n’y cessent guère, tant les vivants compliquent les choses avec leurs initiatives malheureuses et leurs revendications outrecuidantes. Sans doute, bon nombre d’entre eux n’ont d’autre but que de servir les morts de leur mieux en attendant d’être accepté parmi eux, et n’auraient garde de réclamer une quelconque égalité ; seule une poignée d’agitateurs réclame ouvertement un droit à la mort qui de fait est assez injustement dénié à nombre de vivants. N’empêche qu’il reste toujours, chez ceux-ci, comme une irrémédiable gaucherie, si différente de la droiture naturelle, de la réserve aimable, de l’ataraxie heureuse qui est le propre des défunts.

Peu après avoir débuté dans ma carrière de mort mendiant, j’ai eu la chance de trouver un logement près du centre, pas trop cher et surtout pas trop loin des quartiers huppés que fréquente l’aristocratie et les hauts fonctionnaires du gouvernement des morts ; je vois souvent se déplacer les ministres eux-mêmes, dans leur catafalque aux emblèmes de Sgurr. Être mort mendiant n’est pas sans avantages, car le métier est prestigieux ; si l’on y déploie un peu de talent (et j’ose croire que ce fut mon cas), on peut s’y faire des amis haut placés : cela m’a simplifié les choses, notamment lorsqu’il s’est agi de régulariser ma situation, tout à fait inédite, de mort étranger, à l’aide de funérailles légales. Les vivants, eux, doivent compter de longues heures de transport depuis leurs banlieues pour prendre leur service dans quelque tombeau, patienter pour un travail subalterne ou mendier l’aumône des riches défunts ; et ils s’estimeront heureux si, à force de privations, ils obtiennent pour finir une petite place dans le trente-sixième dessous de quelque tombe des quartiers populaires, au fond d’une allée défoncée et introuvable, que personne n’ira jamais fleurir. Mais le sort le plus redouté (et de plus en plus courant) est de ne pouvoir mourir, faute d’argent. C’est là un destin que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi, même si ceux qui ont passé leur temps à conspirer contre ce qu’ils appellent la dictature des morts sont assez mal venus de se plaindre de ne pouvoir, le moment venu, partager leur sort.

Un des premiers amis que je me suis fait à Sgurr — une fois n’est pas coutume, il s’agissait d’un vivant — travaillait au Registre obituaire. Il y fit toute sa carrière de fonctionnaire, apprécié de ses supérieurs ; il n’eut certes jamais l’honneur d’être présenté au directeur, Feu Obmar, dont il saluait chaque jour le cercueil lorsqu’il gagnait son bureau ; mais son secrétaire lui laissa entendre plusieurs fois en quelle estime celui-ci tenait son travail. Il put ainsi s’assurer malgré son manque de moyens une concession bien placée et une mort décente. Oh ! cela ne lui fut pas facile, loin de là ! De nos jours à Sgurr, si l’on veut mourir dignement, il n’y a guère d’autre moyen que d’en faire le but unique de sa vie. Que serait-il devenu s’il n’avait eu pour seule pensée de réussir son décès ? Il en serait peut-être réduit à organiser l’une de ces parodies d’obsèques, sans aucune valeur, dans lesquelles les plus pauvres s’imaginent conquérir l’ombre du trépas, alors que leur charogne pourrira dans leur galetas, au milieu des lamentations de leurs proches, sans qu’ils aient la moindre chance d’obtenir le permis d’inhumer qui seul en ferait des morts véritables !

Depuis que mon ami a accédé à la noblesse, je n’en apprécie que plus sa compagnie : le trépas a le don de dépouiller les êtres de leurs défauts trop visibles — j’allais écrire trop vivants -, donnant aux contacts humains je ne sais quelle onctuosité lustrale. Chacun à Sgurr peut constater combien les rapports qu’il entretient avec les morts sont enrichissants, comme si la majesté du trépas illuminait ceux qui la respectent. Avec les vivants, on ne fait que résoudre des problèmes matériels ; on tente d’être efficace, précis, rapide ; on donne des ordres, on a pour seul but de ne perdre ni temps, ni argent, on évite les questions personnelles et les sujets gênants. Quelle différence avec les longues confidences dans les tombes, où le temps semble s’être arrêté !

Aujourd’hui mes affaires sont en ordre. Bien sûr je n’aurais jamais, comme les grands personnages, une armée de serviteurs pour s’occuper de moi. Un mort mendiant peut prétendre à une certaine renommée et amasser un petit pécule, mais il ne fait pas fortune. J’ai dû voir au plus juste, réduire les frais inutiles et ne veiller qu’à assurer mes besoins essentiels. Mais tout est prévu : une société de services spécialisée viendra entretenir mon logis et vaquer à mes soins quotidiens. Elle aura également pouvoir légal de me représenter dans toutes les questions qui pourraient me concerner, moi ou mes ancêtres, si pour quelque raison je ne daigne m’y rendre en personne (car la mort, on le sait, se manifeste avant tout par un désintérêt parfois excessif des choses courantes). Imaginons par exemple qu’un voisin en vienne à contester la validité de ma concession, ou que quelque projet immobilier ne vienne menacer ma tranquillité : mon homme d’affaires défendra mes intérêts sans que j’ai à m’en préoccuper. Sa procuration a d’autres conséquences, puisque en tant que feu je dispose d’un droit de vote éternel.

Pourtant, pour les nobles morts de Sgurr, l’avenir s’annonce sous de mauvais augures. La situation économique et politique s’aggrave, la cause en est l’agitation qui règne chez les vivants. Mon acte de décès ne vaudrait pas grand-chose, si jamais une révolte éclatait et qu’ils prenaient le pouvoir ! Pour le moment, il est vrai, le gouvernement des morts est solidement installé, et saura, le cas échéant, défendre nos droits légitimes et réprimer les fauteurs de trouble — mais je crains le pire.

La raison, je l’ai déjà esquissée plus haut : de nos jours, il est de plus en plus difficile de mourir ; le décès est devenue un luxe rare, et d’autant plus envié. Et pourtant dans l’aristocratie certains trouvent que cette possibilité est encore trop largement accordée : à les en croire, la mort ne devrait se transmettre que par le sang ; qu’un vivant puisse les rejoindre leur semble une atteinte à leurs privilèges. Ne sont-ils pas, eux, morts de père en fils ?

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