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Vendetta

Nouvelle publiƩe dans Queen Kong

LE DRAME S'EST DÉROULÉ le jour même de ma majorité, c'est alors que mon fils venait de naître — ma femme était encore alitée dans la chambre —, que j'ai appris l'horrible nouvelle. Une vieille femme s'est présentée chez moi, je ne la connaissais pas, je l'ai donc reçue sur le pas de la porte ; chez nous on n'accueille pas autrement les inconnus, et encore moins les inconnues. En outre, quelle idée de venir me déranger à un tel moment ! Mais elle insista tant, avec d'insupportables pleurnicheries, de vagues menaces et des sous-entendus troublants que je finis par l'écouter. Elle me raconta alors des choses extravagantes : elle prétendait être ma mère, elle disait qu'elle voulait voir son petit-fils ! Une folle, sans aucun doute, ou une mégère intéressée à tirer profit de l'événement ; je m'apprêtais à la chasser, mais alors elle a raconté sur moi, sur mon père, sur notre village, sur les épisodes qui ont suivi ma naissance, une foule d'anecdotes qui non seulement paraissaient vraies, mais étaient vraies, et dont le rappel me laissa tout interdit, au point de lui permettre d'entrer. En vérité, qui d'autre que ma mère aurait pu être au courant de tous ces détails dont moi-même je ne me souvenais en rien ? J'étais surpris, abasourdi même, gêné surtout, et bien que ne sachant quoi penser ni faire, j'ai bien dû lui offrir un siège, et j'ai même été jusqu'à lui donner un verre. Que personne ne dise que je ne suis pas un bon fils !

Alors ma mère — bien obligé de l'appeler ainsi — m'a raconté dans un récit incohérent, entrecoupé de jérémiades et de reproches envers la terre entière, pourquoi jadis mon père l'avait abandonnée, à ma naissance, honteusement : il ne pouvait plus, dit-elle, supporter son regard, un regard qui lui reprocherait sans cesse son crime. — Quel crime, quel crime ? , m'écriai-je alors, alarmé.

C'est ainsi que ma mère m'a tout raconté, et d'horreur je me bouchai les oreilles, puis de curiosité j'écartai les mains afin d'entendre à nouveau l'horrible récit, attiré malgré moi par le gouffre infini qu'ouvraient ses paroles, et ainsi de nombreuses fois, jusqu'à la fin de son histoire.

Elle me conta donc avec maints détails répugnants comment mon père lui-même, jadis, j'étais alors tout petit, avait de ses propres mains égorgé mon grand-père, à l'aveu par celui-ci d'une faute obscure et lointaine, dont je n'ai pas compris exactement la teneur ni les circonstances, les explications de ma mère étaient embrouillées sur ce point encore plus que sur les autres (l'effet, pensais-je, du verre que je lui avais offert, et que, dans le feu de son récit, elle s'était elle-même plusieurs fois rempli), et de toute façon si ancienne qu'elle aurait bien mérité pardon, ainsi en tout cas pensais-je alors. Dans notre lignée nous avons le sang vif, le mien n'a fait qu'un tour, j'ai couru jusqu'à la maison de mon père, je suis rentré comme un furieux, mon père était attablé, lisant le journal, le dos voûté, devant un verre de vin, un couteau traînait sur la table, je l'ai saisi, et sans pouvoir me contenir je l'ai planté dans son cœur ; il s'est écroulé sans un cri, baignant dans son sang, mais je hoquetais encore de colère, à l'idée que par sa faute je ne connaîtrai jamais mon aïeul ! Et dans son corps encore chaud la lame dégouttante de sang plongea dix fois, cent fois peut-être. Curieusement apaisé par ce geste abominable, j'ai repris alors mes esprits ; mais la vue des boyaux et des humeurs, tous ces mystères physiologiques qui auraient dû demeurer cachés et qui là, par ma faute, se trouvaient étalés sur le sol, comme une mauvaise leçon d'anatomie, me faisait mal comme cela m'avait fait mal lorsqu'était né mon enfant. Alors j'ai repris mon calme et le couteau, ainsi que le peu d'argent qu'il dissimulait dans une armoire, afin que la police conclue au crime d'un rôdeur ; et je suis rentré chez moi.

Ma femme ne m'a rien demandé mais, tout en berçant notre enfant, elle ne cessait de me dévisager, sans un mot, avec un regard si étrange que je ne pouvais le soutenir. À la fin j'ai explosé, trop d'événements inavouables s'étaient produits depuis le matin, je ne pouvais en supporter plus, et surtout pas ce reproche muet ! Je lui ai arraché le marmot des mains et je lui ai dit de déguerpir sans attendre, ce qu'elle a fait sans demander son reste. De toute manière, chez nous ce sont les hommes qui s'occupent des enfants ; les femmes, avec leur sensiblerie, ne savent pas y faire.

Cela s'est passé il y a si longtemps ! Depuis j'avais réussi à chasser de ma mémoire ces tristes événements. Maintenant mon fils a grandi, il est parti vivre sa vie… C'est inéluctable, un jour ou l'autre, il va mettre enceinte une souillon du voisinage, celle-ci viendra accoucher chez lui, c'est la coutume, nul ne saurait faire autrement, comment sinon montrer que le nouveau-né est le bienvenu et qui en est le père ? Hélas, tout se sait dans nos campagnes ! Alors sa mère l'apprendra, elle n'attend sans doute que ce jour-là depuis vingt ans ou à peu près, pour lui raconter certaines choses que, depuis vingt ans ou à peu près, elle doit ravaler dans sa gorge sans pouvoir les confier à quiconque, car qui voudrait prêter l'oreille à des racontars de bonne femme, qui d'un rien a l'art de faire une montagne ? Alors mon fils apprendra ce qui s'est passé, et je crains sa réaction, car je crois qu'il s'emporte plus facilement que moi, comme moi plus que mon père, on dirait que quelque chose d'innommable s'accumule ainsi en nous au fil des âges. Il est grand maintenant, grand et fort, plus grand et plus fort que moi, son enfant est peut-être déjà né, mais en tout cas encore trop faible pour me protéger… Sans doute un jour il surpassera son père, c'est ainsi dans toutes les familles, tandis que l'enfant croît le père régresse, cela de génération en génération, comme si un obscur combat se déroulait de l'une à l'autre ; mais ce jour-là il sera trop tard.

J'ai beau, en attendant, tenter de lire le journal, boire un verre de vin, puis pour passer le temps aiguiser soigneusement mon meilleur couteau afin de me couper une tranche de jambon, curieusement ce geste m'apaise, l'acier poli me donne une image de la perfection, exactement symétrique de l'abjection humaine, et, dans la face de la lame, je scrute sans les reconnaître mes yeux hagards ; mais bien vite à nouveau un poids immense me voûte les épaules, une détresse indicible m'accable, je me dis que cela ne peut pas durer ainsi, il faudrait faire quelque chose, mais quoi ? Mais voici qu'on sonne à la porte, qui cela peut-il être, je n'attends pourtant personne ! Et pourquoi ai-je laissé traîner ainsi sur la table le couteau, le couteau que je tiens de mon père ?

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