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Le Roi

Nouvelle publiée dans La visite au tombeau de mes ancêtres
Grand Prix de la nouvelle de la Société des gens de lettres, 1997

 

LE ROI DE NOTRE PAYS est un grand roi ; sa puissance a peu d'exemples de par le monde. Tous les biens du royaume lui appartiennent, et nul ne saurait faire le moindre geste, ni émettre la moindre pensée, si tel n'est pas son bon plaisir.

Un pouvoir aussi absolu est certes un privilège enviable. Pourtant qui, parmi nous, voudrait être à sa place ? La tâche du Roi est écrasante. Bien sûr, il a tout loisir de déléguer les travaux subalternes. Ainsi n'est-il guère jugé digne de lui de vaquer aux affaires courantes de l'État, ni même aux extraordinaires: c'est là le travail des ministres. Les plus grands personnages du royaume peuvent passer leur vie entière à son service sans que jamais il ne daigne les recevoir en audience. Un seul mot de sa part, pourtant, et les lois seraient annulées, les ministres révoqués, la face du royaume transformée. Mais il n'est pas dans sa nature d'intervenir brutalement de la sorte ; ce n'est pas non plus l'usage. De toute façon le Roi n'y songe pas ; il a autre chose à faire.

Notre petit peuple a beau être humble et respectueux, il est aussi fier et exigeant. Il ne demande pourtant qu'une chose à un seigneur aussi puissant: lui rendre hommage tout à loisir. Le plus pauvre, le plus crotté des paysans s'estimerait déconsidéré s'il ne lui était pas possible de faire preuve, au moins une fois, de son amour et de son respect envers le Roi. Naturellement flatté de cette exigence, celui-ci ne cherche nullement à s'y dérober. D'ailleurs, s'il n'y répondait pas, les pires révoltes éclateraient peut-être, voire n'éclateraient même pas: si le Roi se refusait à l'hommage de ses féaux, cela n'équivaudrait-il pas à une abdication ?

Ainsi le Roi, sans cesse ni répit, déploie-t-il devant le peuple son pouvoir infini. D'un bout à l'autre du royaume, ses sujets ont hâte de lui témoigner leur fidélité. Mais comment les paysans pourraient-ils quitter leurs terres, les soldats leur tour de garde, les commerçants leur échoppe, pour aller rendre visite au Roi dans la lointaine salle du trône, où, du reste, ils ne seraient certains ni de le trouver, ni d'être reçus en audience ? Qu'ils puissent jouir d'un tel loisir serait bien inquiétant pour l'économie du pays, et le Roi devrait plutôt les chasser à coups de pied !

C'est donc le Roi en personne qui va prendre la mesure du respect qu'on lui porte, écouter les doléances, vérifier que ses terres sont bien labourées, ses biens correctement gérés, ses provinces sainement administrées. Heureusement que notre pays n'est pas des plus étendus, sans quoi, même pour lui, la tâche serait impossible !

Pourquoi cacherait-il sa puissance derrière la piètre fiction d'un palais royal ? À quoi bon une couronne d'or et de diamants pour le parer puisque tout l'or, tous les diamants du pays sont siens ? Le Roi possède tout, il est donc partout chez lui ; la moindre grange, la plus humble chaumière devient, pourvu qu'il s'y trouve, salle du trône. Qu'il ait envie d'un manteau, d'une femme ou d'un château, il lui suffit de s'en saisir ; la seule parure digne de lui, c'est le royaume tout entier.

Tant de simplicité étonne les étrangers. Nous n'ignorons pas que d'autres souverains avancent en grande pompe, prisonniers d'une étiquette pointilleuse et d'une escorte encombrante. Cette mise en scène naïve nous ferait plutôt sourire: quel pauvre pouvoir que celui qui pense camoufler sa faiblesse derrière de si dérisoires simulacres ! Chez nous les choses se passent plus sainement. Pas de cérémonies, ni de costumes d'apparat: exhiber son pouvoir, c'est déjà le mettre en doute ; afficher sa puissance, c'est déjà l'ébranler.

Aussi le Roi marche seul, toujours seul, et nul n'annonce son arrivée ; les gens savent bien, lorsqu'ils le voient, à qui ils ont affaire. Dans notre île où chacun s'active, qui d'autre aurait l'insolence de se promener ainsi d'une vallée à l'autre, fourrant son nez partout, au hasard des chemins ? Voilà qui serait bien suspect ! Le Roi seul ne gagne pas son pain à la sueur de son front: chacun se doit, dès qu'il apparaît, de lui restituer ses biens ; c'est-à-dire, pour le moins, de lui offrir le gîte et le couvert. Personne cependant n'y met une précipitation de courtisan, à laquelle le Roi resterait insensible. Puisqu'il possède tout, le Roi n'a rien à désirer ; et cependant on dirait qu'il ne possède rien, et n'a nulle part de demeure. Prodigieux contresens, que commettent chaque jour les rares visiteurs venus d'autres contrées !

À leurs yeux non avertis, il semble bien que le Roi ne soit vêtu que des haillons que, par pitié, on lui jette quelquefois ; qu'il mendie sa maigre pitance au hasard des chemins ; et que lui seul voyage à pied et marche toujours seul, de village en village, alors que les plus pauvres des montagnards savent profiter d'un mulet ou d'un compagnon. Mais quelle bête de somme serait digne du Roi, et qui donc oserait voyager sur le même pied que lui ?

Pourtant les étrangers n'ont pas complètement tort. Personne, chez nous, ne prétendrait qu'être roi est chose facile. Des chiens le mordent parfois, que les bergers sont trop lents à retenir, car ils se méfient des inconnus, surtout s'ils ont l'allure de vagabonds. Lorsqu'ils prennent conscience de leur méprise, évidemment ils sont embêtés. Mais se répandre en viles excuses aggraverait leur faute ; ils se font du Roi une idée plus haute. D'ailleurs le Roi lui-même réprime sa grimace, pansant tant bien que mal la plaie à l'aide d'un chiffon crasseux, et semble éviter d'y accorder trop d'importance. Pourquoi donc les bergers feraient-ils plus de manières ? Peut-être bien même qu'ils sont secrètement flattés, et que, le soir venu, ils récompenseront leur chien — leur chien qui a mordu le Roi ! — d'une platée un peu plus copieuse. Et puis la jeunesse est cruelle: il arrive aussi que, trompés par son apparence, des gamins lui jettent des pierres. Comment leur en tenir rigueur ? N'ayant jamais vu leur souverain, ils ne savent pas à quoi il ressemble ! Nul ne tient à grossir l'affaire, au respect pour le Roi se mêle souvent une légère teinture d'envie. Sans cela, pourquoi ne lui offrirait-on pas un festin, des draps de dentelle, et la couche de la plus belle fille du village, au lieu des reliefs des repas et d'un tas de paille humide et sale ?

C'est que nos braves villageois savent que le Roi n'aurait, au fond, que faire de tout ce luxe. Aucun doute pour eux: sur son grabat au fond de l'étable, le Roi s'endort heureux, sachant que ses sujets gèrent en bons pères de famille son patrimoine et que, malgré leurs manières frustes, ils l'aiment et le respectent. Le lendemain à l'aube, le Roi achève son quignon de pain et repart à travers la montagne, vers le prochain village. Nos chemins sont difficiles et contournés ; sa route est longue avant la nuit, il n'a guère de temps à perdre. Si jamais, par malheur, le Roi omettait de visiter un hameau, même le plus humble, qui sait quelles catastrophes s'ensuivraient ? Heureusement, le cas ne s'est jamais produit, car c'est un fameux marcheur.

Et, dans tous les villages du pays, dès qu'ils le voient arriver — dès qu'ils ont compris qu'il ne s'agit pas d'un simple mendiant, mais chez nous les mendiants sont rares —, les enfants l'accompagnent et lui font fête. Le Roi arrive ! Le Roi arrive ! , crient-ils tout joyeux. Chacun accourt: c'est un événement considérable, que seuls les hommes d'âge mur, bien souvent, peuvent se vanter d'avoir déjà connu. Aussi pour la plupart nos humbles paysans ne savent trop quelle contenance adopter ; et, dans leur embarras, ils font comme si de rien n'était. Le Roi ne fait-il pas tout bonnement son devoir de Roi, tout comme eux font leur devoir de sujets ? Nul besoin de s'en extasier !

Lorsque passe le Roi, certains haussent les épaules, d'autres rient sous cape ; d'autres encore le regardent passer avec crainte, semble-t-il. Seuls quelques-uns osent s'incliner, d'un imperceptible mouvement du buste. Il y en a aussi qui détournent le regard. Mais la plupart font mine de prendre le Roi pour un vagabond qui mérite à peine d'être remarqué, et à qui on jette distraitement une piécette afin qu'il cesse ses importunités. Ils aimeraient sans doute lui faire fête, mais comment s'y prendre ? Afin de détendre l'atmosphère, il arrive qu'un valet de ferme lui fasse un croc-en-jambe. Le Roi n'y voit pas malice ; il sait bien que ce n'est pas pure méchanceté. Après tout, il est bien naturel que de pauvres villageois qui ne connaissent pas le monde cherchent, dans un événement aussi mémorable, matière à réjouissance. Au fond de son âme, le Roi est fier de ses sujets, même si leur misère et leur simplicité lui serrent le cœur, même si la boue adhère à ses guenilles, même si la morsure d'hier le meurtrit encore, même si les rires et les lazzis lancés sur son passage l'affectent plus qu'il ne voudrait le laisser paraître. Oui, car lui aussi a sa fierté ! Autant que ses sujets, il tient à respecter les usages. Sitôt que les paysans lui ont donné quelque aumône, sitôt passée la nuit dans quelque grange, il repart sans plus attendre. Il a tant de route à faire, avant le prochain village ! Ainsi sans répit il marche, ayant à cœur d'accomplir son destin, quels que soient les périls et les difficultés du chemin.

Cependant sa vie est dure et amère. Que connaît-il des plaisirs de l'existence, en dehors de celui dû au pouvoir (le plus grand dont l'homme puisse jouir, il est vrai, si l'on en croit les philosophes) ? Aucune femme ne consentirait de bon gré à dormir avec lui, si sale et si pouilleux. Non, aucune femme jamais ne voudrait partager son existence, aussi jamais le Roi n'aura de descendance ; mais cela importe peu, car ce n'est pas ainsi que se transmet chez nous le pouvoir royal. Il n'aurait qu'un mot à dire, pourtant, et les plus belles filles de l'île s'étendraient à ses côtés, et le plus magnifique des festins lui serait servi, et chacun lécherait le sol devant ses pieds crasseux. Mais ce mot, jamais il ne le dira, sans quoi il ne serait pas le Roi. Qui voudrait d'un Roi qui a besoin d'élever la voix ?

Hélas ! la vie, sur les chemins, est dangereuse ; et le sort qui attend le Roi est cruel autant qu'inéluctable. Un jour ou l'autre, au détour du sentier, un autre vagabond, venu d'ailleurs et peu au fait de nos coutumes, encore plus démuni et plus malheureux que lui, l'égorgera pour lui voler ses maigres effets ; puis il prendra la fuite, la peur au ventre, sur la poussière grise de la piste. Cela se saura vite: la mort du Roi n'est pas une mince nouvelle. L'assassin cherchera partout refuge, mais nulle part il ne trouvera asile, tant son forfait fera horreur. On ne le tuera pas cependant, car chacun sait que la peine qui l'attend est pire que la mort. On se contentera de lui donner une pièce, un peu de pain — à la rigueur, si c'est le soir, un coin d'étable qu'il devra quitter avant l'aube —, afin qu'au plus vite il reparte, et ne revienne plus jamais.

Étranger, si tu viens à errer dans notre île, garde-toi de tuer un vagabond, serait-ce par charité, surtout s'il te paraît le plus démuni et le plus malheureux des hommes. Car en réalité tu auras tué le Roi, l'homme le plus riche et le plus puissant du pays ; et ce crime suprême, tes sujets sauront te le faire payer au centuple. Désormais tu ne connaîtras plus jamais de repos: sans répit, tu marcheras de village en village, attendant impatiemment, sans doute, le coup de poignard de ton successeur.

© Éditions Titanic, 1995 — tous droits réservés

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