Sylvain Jouty, retour à la page d'accueil

 

 
Livres  >>  La région massétérine, roman
Éditions Denoël, 1988, 172 pages, 15,55 €
Isbn  2-207-23440-1
Présentation
Presse
Extrait

Présentation

Quatrième de couverture

UNE BRUSQUE DOULEUR à la mâchoire — au muscle masséter justement, dont la contraction passe pour caractériser les états mystiques — pousse le narrateur de ce récit à quitter son île et à entreprendre la traversée du désert de Goum. Parvenu exténué aux marches de l'Empire, il est recueilli par un garde-frontière qui lui explique que, sous la pression des barbares, l'Empereur a été contraint de livrer bataille à Pousong, et que cette bataille vientd'être perdue. Comment l'Empereur, qui incarne à lui seul la Totalité et l'Omniscience peut-il avoir été vaincu ? Le bruit court qu'il aurait entretenu des intelligences avec l'ennemi… Mais, puisque l'Empire et sa personne ne font qu'un, est-il possible qu'il se soit trahi lui-même ? Ou alors les barbares ne seraient-ils pas tout à fait des barbares ? Cette bataille d'ailleurs a-t-elle vraiment eu lieu ? Et l'Empereur existe-t-il puisqu'à ce jour personne n'a jamais été admis à porter ses regards sur lui ?

D'incertitudes aussitôt converties en énigmes, ainsi commence ce voyage exploratoire d'une Région massétérine dont le payage, comme dans une gigantesque anamorphose, possède la caractéristique de se modifier et de s'altérer sans cesse. Plus d'une fois, et non sans inquiétude, le lecteur se surprendra à voir le sol de la fiction s'effondrer à mesure sous ses pas. Jamais un livre, en pervertissant à ce point la forme et les composantes traditionnelles du roman, n'avait laissé une aussi étrange et saisissante impression.

Presse

Donnons quelques tuyaux à Sylvain Jouty qui vient de publier chez Denoël La région massétérine  : un ouvrage capital sur l'art d'interprêter les signes et de romancer les interprétations. […] Pour ce qui est du vrai et du faux, de l'acquis et de l'illusion de l'acquis, croyez-moi, Jouty en connaît un rayon.
Jacques Lanzmann, VSD.

Le lecteur y verra très certainement quelques clins d'œil à Melville, Kafka ou Borges et il goûtera parfois des allusions à peine dissimulées à la voie du vide de Lao-tseu. Mais ce ne sont là que de frêles indices eux-mêmes absorbés par une écriture qui, par sa singularité, contamine judicieusement ce qu'elle fait mine de préjuger. Sylvain Jouty ne s'est pas contenté d'une critique du roman traditionnel ; il ne s'est pas laissé subvertir par la tentation théorique. Nul terrorisme ici : le roman rend compte de lui-même et assume ses enjeux. De la littérature sur la littérature comme dirait Giorgio Manganelli ? Certainement pour ce qui est de cette extrême lucidité qui, loin d'enterrer l'imaginaire de la fiction, en préserve le pouvoir, en ce lieu étroit, en cette infime brèche où le rêve épouse la lettre.
Jean-Paul Corsetti, Europe.

Ceux qui ont fréquenté les labyrinthes de Borges, ceux que fascinent les gravures d'Escher aimeront ce roman insolite, dont l'humour glacé se coule dans une forme rigoureuse, d'un classicisme accompli.
Christine Klein-Lataud, Spirale.

Quel roman bizarre ! Si le masseter est un muscle de la joue, la région massétérine, elle, ne peut ni se décrire ni s'expliquer. Elle se lit comme un rêve éveillé. […] Les mots sont des mailles, les phrases des rangs, le raisonnement un pull qui à peine achevé se voit dévidé en pelotes.
D.V., L'Événement du Jeudi.

Imperturbablement écrit, plein de malice et réjouissant par sa rigueur d'épure, ce premier roman […] constitue un tour de force prometteur.
La Croix

Extrait

Premières pages (7-17)

AVANT, JE MENAIS une vie tranquille.

Un jour, j'avais décidé de ne plus rien faire ; cela m'était venu sans que j'y songe. Ce n'était d'ailleurs même pas une idée, ni un désir, à peine une envie ; ce n'était pas tellement que j'en avais assez, et de quoi, d'ailleurs — non : il s'agissait juste du sentiment que ce n'était pas la peine. Pas la peine de quoi, je ne le savais guère, mais en tout cas ce n'était pas la peine.

J'habitais alors au milieu d'un lac. Dans ce lac il y avait une île, et vers le milieu de cette île, un lac. Dans ce lac dans l'île, il y avait une autre île, sur laquelle était construite ma demeure. Le premier lac était grand ; l'île n'était pas petite. Le lac de l'île, un bon nageur aurait pu le traverser à la nage, n'était son eau si froide ; mais je ne suis pas bon nageur. L'île du lac était minuscule — juste la place pour mon logis, son jardin, un bosquet d'arbres maigres, un étang.

Pour venir chez moi, on traversait le premier lac en canot, conduit par quelqu'un de la ville voisine. Un sentier, à travers les collines, menait alors au lac de l'île, un sentier mal tracé que seul je pouvais emprunter. Ma barque m'attendait, dissimulée derrière un buisson. En quelques coups de rames, j'étais sur mon île ; le temps d'ouvrir la porte, et je pénétrais dans le jardin. L'étang était dissimulé par quelques arbres, et ordinairement à peine étais-je rentré chez moi que je m'y plongeais. Comme il était peu profond, l'eau en était bonne et douce, et me lavait des soucis de la journée. Je nageais, je nageais, je nageais, sans peur de me noyer car j'avais pied partout, et pour finir j'abordais sur le petit monticule qui se trouvait au centre, à peine assez grand pour que je puisse m'y étendre sur l'herbe fraîche. Là, je fermais les yeux. J'étais heureux alors…

Seulement, au bout d'un certain temps et qu'on le veuille ou non, on est bien forcé de faire quelque chose. De gré ou de force. Respirer, par exemple, ou parler à quelqu'un. Alors, j'ai bien dû convenir que je faisais des choses. Et puis j'ai compris que ne rien faire, par exemple ne plus manger, demandait beaucoup plus d'efforts et de volonté que de faire au moins les choses les plus courantes ; et qu'en fin de compte, ne rien faire, c'était encore plus faire quelque chose que de simplement continuer à vivre.

Et en définitive j'ai repris, sur mon île au milieu du lac, une vie comme tout le monde en mène. Ni mieux ni pire, aussi portée qu'une autre au gré du vent. Et personne ne s'est aperçu que je ne faisais plus rien.

C'est cela, certainement, qui m'a rendu malade. Je restais des heures, sans bouger, décidé à ne pas agir, donc à ne pas réfléchir. Mais comment ne pas penser, sinon en pensant ne pas penser ? Afin de surmonter cet obstacle, j'ai essayé de sentir ; mais ce n'était qu'une autre façon d'agir. Mes sens étaient aiguisés par l'attention : c'est alors que j'ai pris conscience de ma maladie. Elle m'a été bénéfique ; il m'a fallu lutter contre elle.

Au début, ce n'était pas grand-chose : juste une sensation bizarre dans la joue droite. En fait cette sensation, à peine perceptible, n'avait rien de particulier en elle-même ; seule, l'attention exacerbée que j'y portais la rendait digne d'attention. Pourtant elle était trop ténue pour être qualifiée de quoi que ce soit, y compris de bizarre. Ce qu'elle avait d'énigmatique était précisément cette ténuité qui en faisait à peine une sensation, ce qui m'empêche, en somme, de la définir autrement que comme une sensation si infime qu'elle défie toute autre définition. Elle n'était ni douloureuse, ni agréable, mais elle était présente ; et elle prenait d'autant plus d'ampleur dans mon esprit qu'elle était plus faible, elle me tourmentait d'autant plus qu'elle était absolument anodine. Si j'avais été dans un <état normal, si je n'avais pas tenté, aussi absurdement, de ne rien faire, elle me serait probablement passé totalement inaperçue. C'était donc précisément le fait d'avoir pu remarquer une sensation si bénigne qui me paraissait anormal, c'était là, me semblait-il, le signe premier de ce que j'appelais ma maladie. J'avais aussi d'autres symptômes, qui étaient somme toute des symptômes de maladie ordinaire et qui ne méritent guère mention car ils me préoccupaient peu ; et c'était afin de me rassurer, j'en ai conscience, que je m'inquiétais tant à propos d'un symptôme si peu inquiétant, afin d'éliminer l'inquiétude tout à fait légitime qu'auraient dû me procurer les autres signes cliniques de ma maladie, de beaucoup plus angoissants.

Devenais-je hypocondriaque ? Ainsi, ne rien faire n'était pas une solution ; et d'ailleurs, une solution à quoi ? En quoi avais-je besoin de solutions, moi qui jusqu'alors vivais si bien sans elles ? Seule l'action, désormais, pouvait servir de réponse à ces questions que je me posais avec tant d'étonnement. Il me fallait agir contre cette maladie décelée par l'inaction : l'inaction engendrait l'action, cette maladie, pensais-je, n'était que la manifestation de cette nécessité. En conséquence, pensai-je encore, il me suffisait peut-être d'agir pour la réduire à néant. Alors j'ai décidé de partir de mon île solitaire, et d'aller vers la santé. Ce n'était que dans la Région massétérine que je pouvais trouver la guérison, c'était l'évidence. Or des émissaires de cette contrée mal connue, mais riche en savants subtils et en multiples merveilles, venaient tout juste de quitter la capitale. Le voyage s'annonçait long et plein d'embûches, mais je voulus tenter de les rejoindre. Le pays, disait-on, était fermé aux étrangers : tenter d'y pénétrer sans leur aide relevait de la gageure. Séduits par l'aventure, deux voisins consentirent à me suivre.

Alors je suis parti avec mes deux compagnons, à la poursuite des inconnus. D'abord nous n'avons eu d'eux que des nouvelles éparses, contradictoires. Les paysans nous renseignaient volontiers ; ils étaient passés il y a trois ou quatre jours, ils avaient dormi dans le village, ils allaient vers le sud. Puis : on les avait aperçus huit jours plus tôt, ils avaient fui à l'approche des villageois et avaient pris la piste de l'ouest. De fait, notre itinéraire était chaotique et je m'inquiétais car il me semblait que nous ne nous éloignions guère de la ville. Mais au bout de quelque temps, nous avions pourtant retrouvé leurs traces.

C'est moi qui les ai découvertes. Au village précédent, ils nous avaient dit d'aller vers le nord, au-delà du bois de pins, en direction de la rivière. Ils ne les avaient pas vues, mais un paysan venu de la montagne avait rencontré quelqu'un qui — Toujours les mêmes rumeurs, invérifiables, de faibles sons à peine distincts, des paroles chuchotées à nos oreilles et que nous ne comprenions guère, mais qui étaient pourtant nos seuls indices — Ces traces étaient normales ; rien que des traces comme n'importe qui en laisse dans la neige. Mais il ne pouvait s'agir que d'eux, j'en étais sûr.

J'ai trouvé les premières empreintes au bord de la rivière, qu'elles longeaient : il ne s'agissait plus que de les suivre; et dès lors, les choses étaient simples. Je n'ai pas grand souvenir de ce temps-là. J'étais malade, je délirais sans doute, et puis nous avons suivi ces traces si longtemps que j'en ai perdu la mémoire. Elles nous échappaient, nous les retrouvions dans la neige de ce début d'hiver ; parfois elles traversaient des villages, en d'autres endroits elles s'en tenaient (semblait-il) soigneusement éloignées. Nous apprenions peu à peu à mieux les connaître ; elles devenaient une présence familière, aimable, et de plus riche en signes. Nous y lisions tant de choses que les contrées étranges que nous traversions nous intéressaient beaucoup moins qu'elles. Lorsque les traces s'interrompaient provisoirement, nous en étions peinés : nous y sentions comme une infidélité. Et les revoir, chaudes, présentes, volubiles, avait la joie des retrouvailles. Et puis un jour, brusquement, notre lecture prit fin.

Les traces n'étaient plus là. Devant nous, il n'y avait plus que la neige vierge. Désorientés, désemparés, nous avons longtemps essayé de les retrouver ; sans succès aucun. Il y avait longtemps que nous nous étions éloignés des régions dont le dialecte m'était encore compréhensible ; les habitants avaient des mœurs étranges et déroutantes.

Nous avons pourtant continué ; nous étions désormais trop loin de tout ce à quoi nous tenions pour pouvoir renoncer. Et puis la Région massétérine était proche, maintenant ; peut-être pouvions-nous y arriver par nos propres moyens.

Quelque temps plus tard, dans les montagnes du pays de Goum, des nomades nous ont fait comprendre, avec force gestes, que l'on cherchait à nous rejoindre : derrière nous, à deux ou trois jours de marche, des gens étaient en route. La peur au ventre, nous avons immédiatement levé le camp, profitant de la nuit et de la neige dure, sur laquelle les pas ne laissent aucune empreinte. Jour après jour, nous avons marché, tantôt au hasard et tantôt en essayant de dérouter nos poursuivants ; mais toujours ils déjouaient nos pièges. Comment les nomades pouvaient-ils savoir ? Comment parvenaient-ils à nous informer sur ceux qui se trouvaient à plusieurs jours de marche derrière nous ? Je ne suis jamais parvenu à le comprendre. Cependant, au fil des jours et des rencontres, nous en avons appris plus sur ceux qui nous traquaient. Nous savions désormais qu'ils étaient chaussés de bottes pointues, bien dissemblables de celles qu'utilisent les chasseurs, et qu'ils parlaient une langue inconnue dans la région, et cependant différente de la mienne ; qu'ils étaient trois, tout comme nous ; que l'un d'entre eux boitait. Tous les détails concordaient : c'était cela même que nous avions peu à peu appris à lire dans les traces que nous suivions auparavant. Et nous n'avions plus de salut que dans la fuite, la fuite éperdue.

Mais inexorablement, au fil des jours, ils nous rattrapaient. Ils connaissaient mieux que nous le pays. Je ne sais si les habitants leur étaient favorables, mais en tout cas la plupart semblaient nous considérer maintenant avec méfiance, sinon hostilité. Le pays était de plus en plus sauvage ; de grandes collines arides, de temps à autre de pauvres villages. Parvenus au bord du désert, nous n'eûmes d'autre choix que de nous y engager, munis des provisions nécessaires. Au bout de dix jours de marche, nous étions définitivement perdus, à court d'eau et de vivres, meurtris par le froid, abrutis par le vent. Ce soir-là, mes compagnons ont décidé de rebrousser chemin. J'étais trop épuisé pour tenter de les en dissuader. Je les ai longtemps regardés avancer dans le sable, jusqu'à ce qu'ils ne soient plus que d'infimes silhouettes à l'horizon ; mais, comme la nuit tombait, je ne sais si c'est le manque de clarté ou la distance qui les fit disparaître. De temps à autre, ils s'arrêtaient, essayant sans doute, avec quelque difficulté, de retrouver les traces de notre passage, leur seule chance d'atteindre le point d'eau le plus proche. Mais je doute qu'ils y soient parvenus ; ils ont dû, probablement, mourir de froid et de soif, dans le désert où rien n'a de sens ni d'importance. Seul, je continuai à marcher vers le sud. Mais l'épuisement, le délire ou la maladie m'arrêta bientôt.

Car j'allais de plus en plus mal, d'autant plus mal que je ne savais trop à quoi attribuer mon état lamentable. Était-ce la soif ardente, la maladie, le soleil ou tout simplement le désespoir ? Sans ressentir rien de précis, il me semblait que ma joue se détachait de mon corps ; ou plus exactement que seule ma joue droite faisait partie de mon corps, alors que le reste, le front, les membres et le tronc, n'en étaient que des appendices douteux, imaginaires ou impalpables, comme le sont, par exemple, les sentiments, les rêves, les mots eux-mêmes ; mais cela sans que je sois certain, maintenant, qu'il s'agisse bien d'une maladie. N'était-ce pas, plutôt, un coup de soleil ? D'heure en heure, ma peau durcissait. J'avais de plus en plus de mal à me mouvoir. Je ressentais comme une induration de tout mon être. Je réfléchissais plus lentement. Mon esprit devenait moins délié. Et tout ça, je le sentais bien, provenait de ma joue droite, effectivement brûlée, brûlante, déjà recouverte d'une croûte gaufrée. Il me semblait que même les pierres du désert et les étoiles du ciel avaient leur principe dans ma joue. Pourtant, lorsque j'essayais d'analyser plus précisément mes impressions, celles-ci semblaient s'évanouir et il me fallait bien m'avouer, alors, que je ne ressentais rien de particulier, ou plus exactement rien de précis, dans la joue droite (si ce n'est, comme je l'ai dit, un coup de soleil), ni d'ailleurs dans la joue gauche ou dans une quelconque partie de mon corps. Et pourtant, il se passait quelque chose, précisément dans ma joue droite, de cela j'étais absolument persuadé. Ne rien ressentir alors qu'on sent qu'on devrait ressentir quelque chose, n'avoir absolument pas mal alors que l'on sait que l'on devrait souffrir, était une douleur pire que toutes les tortures, une douleur à laquelle je ne parvenais pas à résister et contre laquelle je pouvais d'autant moins lutter qu'elle était insaisissable ; et, dans mon égarement, je pris alors mon couteau et je le plantais dans ma joue. Sentir, enfin, la souffrance atroce et véritable d'une plaie fut presque un bonheur. Épuisé, je m'endormis alors, la joue en sang.

Je me réveillai dans un tel état de fatigue que j'étais incapable de faire un pas. Le soleil était toujours aussi ardent, ma joue maintenant me procurait la sensation, bien réellement identifiable et en cela fort rassurante, d'une douleur lancinante. Et tout cela n'avait plus guère d'importance.

J'étais étendu sur le sol, face contre terre, le visage tourné de côté afin d'échapper au soleil, de sorte que ma joue droite, souillée de sable, reposait sur la pierre. Alors qu'à demi inconscient j'attendais la mort, une sorte de pulsation me fit sortir de ma torpeur. Était-ce le sang qui battait encore si fort dans mon corps affaibli ? Était-ce la réparation des chairs à l'œuvre dans la plaie ? Le tremblement se fit plus distinct ; bientôt j'entendis un bruit de pas.

Un homme approchait en claudiquant. Ce que j'avais cru ressentir dans la joue, ce n'était donc que l'écho de sa marche inégale, au loin sur le sol du désert. Tout de suite, ma blessure parut l'intéresser. Il l'examina longuement, la nettoya, la pansa avant même de songer à me donner à boire. Puis, voyant ma faiblesse, il m'abreuva et me nourrit ; enfin il se mit à me parler. Il était bavard et enthousiaste, et semblait heureux de m'avoir trouvé ; il parlait haut et fort une langue que je comprenais à peine. Cela ressemblait à ma langue maternelle, mais ce qu'il me disait demeurait incompréhensible. Je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite, sans doute du fait de mon état, mais peut-être aussi parce que les sons que j'entendais m'étaient si familiers que je ne tentais pas d'en percer le sens. Lorsque je fus un peu reposé, il essaya d'engager la conversation. C'est alors que j'ai compris que nous ne nous comprenions pas.

Pourtant les sonorités, les intonations, les vocables étaient les mêmes. Mais le sens de ses paroles demeurait rebelle à mon entendement. À première vue, tout était semblable, la syntaxe et le vocabulaire qu'il employait étaient manifestement ceux de ma langue natale. Mais les mêmes mots n'avaient pas les mêmes sens, et les mêmes constructions étaient utilisées dans des cas totalement dissemblables. A première vue tout était pareil, à seconde vue tout était différent ; et ces différences secondaires dressaient un rempart absolu entre la langue que je parlais et celle que j'entendais. Pourtant, j'en étais convaincu, il s'agissait bien de la même langue avec, comme dans toute langue, des règles et des exceptions à ces règles ; mais dans ma langue maternelle et dans celle du boiteux, ces exceptions ne correspondaient pas, ce qui faisait que ces deux langues, tout en étant la même langue, demeuraient parfaitement opaques l'une à l'autre. Cela je l'ai compris peu à peu, à mesure qu'il me parlait.

De guerre lasse, mon interlocuteur, qui lui aussi semblait surpris de ne pas me comprendre, prononça quelques mots dans la langue du pays de Goum, que je reconnus. Je lui répondis dans ce langage. Ainsi peu à peu avons-nous appris à converser en employant tantôt la langue du pays de Goum, tantôt un autre langage, changeant d'idiome à chaque fois qu'une expression nous restait incompréhensible, naviguant à vue dans l'océan immense des discours humains. Et lorsque aucun langage ne nous permettait plus de nous entendre, nous nous servions de nos mains, parlant par signes, gestes et mimiques. Et j'eus plusieurs fois l'impression âcre, au cours des longues conversations qui suivirent, que nous n'étions, désormais, guère plus que des bêtes.

Pages 73-86

MAIS, PUISQUE LA LECTURE et l'écriture se sont révélées des voies sans issue, quelle solution nous restait-il afin de résoudre celui-ci ? En fait il n'en restait qu'une seule : la bonne. Il se trouve que l'exégèse bardiannesque, malgré ses excès, était tout de même parvenue à un résultat probant, en déterminant deux phrases qui sont à coup sûr de Bardianna, et qui nous donnent de fort précieuses indications. La seule voie à suivre consistait donc à en tirer tous les enseignements possibles. La première nous apprend que nous devons, comme nos pères et les pères de nos pères, achever le Grand Labeur ; qu'à cela, et à cela seulement, nous devons consacrer notre vie. La seconde nous informe que celui grâce à qui nous achèverons le Grand Labeur, le lendemain du jour où il se fera une balafre à la joue droite, connaîtra sa plus grande victoire, mais qu'il mourra peu après. La première de ces phrases nous a conduit à la bataille de Pousong ; la seconde, à ce qu'il semble, a directement conditionné le désastre qui s'est ensuivi.

Restons-en pour le moment, si tu le veux bien, à la première phrase, à ce que nous savons sur elle et aux conclusions que nous en avons tirées depuis que nous l'étudions. Elles sont, a priori, décevantes. Seuls nos lointains descendants ont quelque chance de poser la dernière pierre à l'édifice du Grand Labeur. Car, sans avoir d'idée précise sur sa durée totale, nous savons que nous en sommes encore, dans une certaine mesure, dans une phase préliminaire. Et le fait même que toute notre énergie y soit consacrée est la preuve de deux choses : d'une part que cette tâche est légitime; d'autre part, que nous ne pouvons qu'arriver à nos fins même si, à considérer les choses d'une façon fallacieusement objective, ce but peut paraître démesurément lointain et hors de portée de toute ambition humaine. Ce que nous enseignent, en effet, tous nos efforts, c'est que ce qu'on appelle l'objectivité n'est guère objective, puisque, si elle l'était, il nous faudrait considérer qu'achever le Grand Labeur est impossible ; ce qui est impossible, comme nous le savons tous.

Le point le plus important de notre travail actuel consiste donc, en fonction de ce que nous enseigne Bardianna, à analyser plus précisément en quoi consiste le Grand Labeur (que l'on nomme aussi, de façon plus simple et plus familière, la Tâche), et à déterminer la méthode la plus efficace afin de le mener à bien. Dans l'absolu, on pourrait bien sûr considérer que nous avons tout le temps devant nous, l'essentiel étant de parvenir au but et non le temps ou les peines qu'il y faudra dépenser. Mais ce point de vue est trompeur : l'ampleur du travail à accomplir est telle qu'il est nécessaire de procéder avec une efficacité maximale, une efficacité que l'on pourrait qualifier de surhumaine, si tout ce que nous faisons ne visait à rien d'autre que d'obtenir une telle efficacité. Si l'exceptionnel n'était pas notre lot quotidien, la Tâche deviendrait réellement impossible et infinie.

Car, si la Tâche n'est pas tout à fait infinie, elle l'est presque — ce qui veut dire que, à moins d'y prendre garde à tous les instants, à moins de nous y atteler de toutes nos forces, nous risquons sans cesse, faute de moyens, de temps ou de clairvoyance, de ne pas parvenir à l'achever. Or, les données initiales dont nous disposons sont fort succinctes, puisqu'elles se limitent, en fait, à la phrase de Bardianna que chacun connaît. Voici cette phrase, telle qu'elle a été conservée à travers les siècles : “  Dieu dit à l'homme : tu achèveras le Grand Labeur ; et l'homme ne sera rien moins qu'un dieu. ” C'est ainsi que, dit-on, commence le Livre dont les lecteurs tentent sans cesse d'achever la lecture ; et peut-être que leur fameux livre n'est en fait composé que de toutes les gloses postérieures et apocryphes que n'a pas manqué de susciter cette phrase immortelle.

Car au fil des siècles, se sont ajoutés à cette première phrase du Livre des milliers et des milliers de volumes de commentaire et d'analyse, à tel point qu'il a été nécessaire d'y mettre le holà, y compris par les moyens les plus radicaux, tels que la destruction des livres, attribuée aux barbares, ou l'interdiction de l'écriture, attribuée à l'Empereur. Néanmoins, la seule certitude absolue quant à notre rôle sur la terre et au sens de notre vie, est constituée par cette phrase ; sur Dieu et sur les hommes, nous n'en savons guère plus. Et cela même nous oblige à mettre encore plus d'ardeur à accomplir la Tâche, qui seule pourra lever toutes nos incertitudes — y compris celles qui concernent la bataille de Pousong.

Au long des pages de ces milliers de volumes, beaucoup d'interprétations de la nature réelle du Grand Labeur ont été proposées. Certaines d'entre elles ont connu un grand succès; mais aucune ne tient plus au regard de la science actuelle. Seule mérite encore mention l'hypothèse de Tsarong, qui suggérait, il y a à peine quelques siècles, que le Grand Labeur consistait à escalader le ciel. On aurait même alors commencé à construire les fondations du monument grandiose qui, selon ces naïves conceptions, devait monter à l'assaut du firmament ! Il reste d'ailleurs quelques partisans de cette interprétation. Ils prétendent, quant à eux, que la tour de Tsarong a effectivement été construite, jusqu'à un certain point naturellement (sans quoi le Grand Labeur serait déjà achevé, et l'homme ne serait rien moins qu'un dieu ; ce qui n'est pas le cas) ; et certains parmi nous (quelle que soit notre opinion sur la nature réelle du Grand Labeur) pensent que la tour de Tsarong et le Monument, le fameux Monument de Pousong, ne font qu'un. C'est pourquoi il était si important de remporter la bataille de Pousong, afin de lever définitivement cette inconnue de taille. Car si le Monument correspond bien au Grand Labeur, alors nos interrogations actuelles sont sans valeur, nous ne faisons que perdre notre temps au lieu d'achever sa construction !

Cependant ce n'est là qu'une hypothèse : car une lecture plus serrée de la phrase est venue jeter quelques doutes sur la valeur réelle de l'interprétation de Tsarong. Officiellement, la construction de la tour a été ajournée, la littérature interdite, et l'Empire tout entier s'est enfermé dans la tâche difficile consistant à interpréter la phrase. Cela n'a certes pas empêché les partisans de Tsarong de persévérer, de façon clandestine. La raison invoquée par l'Empire pour leur refuser son soutien était qu'un travail d'une ampleur aussi démesurée nécessitait de posséder auparavant la certitude absolue qu'il ne soit pas inutile ou absurde ; car même aujourd'hui, avec les progrès de la science, on peut douter qu'il soit techniquement possible d'escalader le ciel, alors qu'inversement si nous en trouvons les moyens cela suffirait à démontrer que cette interprétation du Grand Labeur est la bonne. Alors les partisans du Monument ont fui chez les barbares, et de proche en proche, de remise en question en remise en question, tout l'édifice courageusement construit par Tsarong et ses disciples s'est peu à peu écroulé et nous en sommes revenus, aujourd'hui, à ce point de départ obligé, la fameuse phrase du Livre de Bardianna qui constitue en fin de compte notre seule certitude. Dès lors, le Grand Labeur a pu reprendre sur des fondations que j'ose qualifier de scientifiques.

On a ainsi découvert que le Grand Labeur peut être subdivisé en trois moments distincts et successifs : un, interpréter correctement la phrase littérale du Livre, deux, déterminer la nature exacte du Grand Labeur, et trois, achever celui-ci. À partir de ce premier résultat, on a pu aussi définir des phases intermédiaires ; l'une des plus importantes est celle qui consistera à étudier les méthodes selon lesquelles il sera possible d'achever le Grand Labeur, une fois connue sa nature exacte. Mais il est inutile, pour le moment, de se perdre dans les détails.

Contrairement à ce que tu pourrais penser, les deux premiers points, interpréter la Phrase et déterminer la Tâche, ne reviennent pas au même. En réalité, chacune des trois subdivisions du Grand Labeur est une conséquence de la précédente : achever le Grand Labeur va de soi dès que l'on sait en quoi il consiste ; et savoir en quoi il consiste est évident dès lors que la Phrase est interprétée. Quant aux critères qui nous permettront de déterminer que nous avons trouvé l'interprétation correcte, ils sont limpides : l'interprétation correcte sera celle qui nous indiquera la nature exacte du Grand Labeur. Il ne nous restera plus, alors, qu'à l'achever.

Nous n'en sommes évidemment pas encore là. Il est d'ailleurs plus raisonnable de nous en tenir, pour le moment, à la première partie de la Tâche (interpréter la Phrase), non seulement pour les raisons stratégiques indiquées ci-dessus, mais aussi par simple tactique : il serait en effet décourageant d'avoir toujours en tête qu'à cette tâche en soi presque impossible (interpréter la Phrase), succédera une autre encore plus difficile (déterminer la nature exacte du Grand Labeur), elle-même suivie d'une troisième (achever celui-ci) dont nous ne pouvons même pas entrevoir, pour le moment, par quel miracle elle sera envisageable. C'est pourquoi, dans un premier temps, nous préférons faire comme si déterminer la nature exacte du Grand Labeur revenait à l'achever, et interpréter la Phrase à déterminer sa nature exacte. Nous croyons donc raisonnable de penser, en notre for intérieur, même si nous savons par ailleurs que c'est totalement faux, qu'interpréter la Phrase équivaut pratiquement à achever le Grand Labeur, et réciproquement.

C'est de toute façon déjà en soi une tâche presque insurmontable, même en supposant que nous ayons devant nous les siècles des siècles. Pourtant dans ce presque reposent tous nos espoirs. Nous savons que la Tâche n'est pas totalement insurmontable, sans quoi nos efforts seraient totalement insensés. Mais nous savons aussi que pour parvenir à achever le Grand Labeur, aucun d'entre nous ne peut se permettre de relâcher ne serait-ce qu'un instant ses efforts ; nous n'avons droit à aucun moment de découragement. Nous sommes ainsi condamnés à l'optimisme le plus fou, tout en sachant pertinemment que cet optimisme ne repose sur rien de plausible. Car le moindre atome de pessimisme ou de découragement ne pourrait que contribuer à relâcher nos efforts, dont j'expliquais précisément qu'ils ne pouvaient en aucun cas supporter le moindre relâchement. Et seul un optimisme à la limite du délire peut nous permettre de franchir la mince frontière entre l'opinion — intolérable — que la Tâche est insurmontable et celle — difficile à admettre et pourtant indispensable — qu'elle n'est que presque insurmontable.

Quant à penser que la Tâche est facilement ou relativement facilement surmontable, c'est théoriquement possible, toutes les opinions pouvant être défendues. Mais, outre que cela ne serait pas du tout réaliste, ce point de vue présenterait un très grave défaut : celui d'oublier que, si nous n'y consacrons pas absolument tous nos efforts, alors la Tâche deviendra totalement insurmontable. Or, imaginer que la Tâche est facilement surmontable nous ôterait cette énergie du désespoir qui nous donne la force de ne penser qu'à achever le Grand Labeur. Seul ce désespoir peut nous donner l'espoir d'arriver à nos fins ; et, à l'inverse, penser que la Tâche est surmontable la rend définitivement impossible.

Tout cela constitue évidemment des prémices quelque peu décourageantes, alors même que le découragement nous est interdit. Mais c'est, malgré tout, une base de travail solide, sur laquelle nous pouvons nous appuyer. Que nous ayons réussi, en si peu de temps, à établir une telle certitude, augure bien de nos chances de réussite. C'est pourquoi nous redoublons d'efforts dans notre travail actuel, l'interprétation de la Phrase.

Or chaque mot de la Phrase, ainsi que chaque liaison entre ces mots, pose problème. Particulièrement cruciale est l'utilisation du verbe dire, dont on ne sait trop s'il est conjugué au passé simple ou au présent. On penche plutôt pour la seconde solution, qui signifie donc que Dieu nous dit sans cesse, par toutes ses manifestations, d'achever le Grand Labeur. Dès lors, savoir en quoi consiste celui-ci revient à comprendre le monde, qui est, hormis ce que nous dit le Livre, tout ce que nous connaissons de Dieu.

Ces considérations faisaient entrevoir une autre voie de recherches, que nous n'avons pas manqué d'explorer : tenter d'en connaître plus sur Dieu lui-même. Puisque les paroles de Bardianna sont elliptiques ou sujettes à caution, peut-être essaye-t-Il, en ce moment même, de nous préciser ce qu'Il attend de nous ? En ce domaine comme en d'autres, l'essentiel était de raisonner sûrement, en comparant constamment les enseignements de la raison à ceux de l'expérience.

La première chose à faire était de s'assurer de l'existence de Dieu ; la phrase, en effet, ne créait pas une certitude absolue, on pourrait même dire qu'elle demandait d'autant plus la preuve de l'existence de Dieu que, si celle-ci n'était pas avérée, la Phrase était frappée d'inanité. Je peux dire que nous y sommes parvenus : aujourd'hui l'existence de Dieu ne peut plus faire aucun doute, ce qui renforce notre conviction qu'il convient, à toute force, d'achever le Grand Labeur. Pourtant Dieu se cache, désirant sans doute que les hommes ne croient en lui qu'avec foi et ferveur, non par froide raison. Ce qui nous incite à le penser, c'est que jamais nous n'avons réussi à démontrer l'existence de Dieu  : les prétendus miracles ne sont que billevesées et charlatanisme.

Cela n'est pas en contradiction avec ce que je viens de te dire, bien au contraire. Que nous n'ayons jamais pu obliger Dieu à se dévoiler par quelque miracle est en effet le seul phénomène à coup sûr miraculeux dont nous ayons jamais eu connaissance. Chaque fois qu'un événement aurait pu nous permettre de penser qu'il confirmait l'existence de Dieu, chaque fois ce phénomène s'est trouvé démenti par l'expérience, et chaque fois, c'est là le point crucial, de façon totalement miraculeuse.

Il y a de cela des années, un illuminé, persuadé que la foi pouvait déplacer les montagnes, avait convoqué plusieurs centaines de ses disciples afin de le démontrer, dans la pratique, sur l'un des hauts sommets de la région de Pousong (celui qu'il croyait le plus élevé). Avec leurs seules prières, ils devaient parvenir à transporter cette montagne jusqu'aux abords de la Capitale. Eh bien : cela n'a jamais pu se faire. Toujours un contretemps invraisemblable s'est présenté. Une épidémie étrange a ravagé les rangs des saints hommes (et cette maladie n'est plus jamais réapparue), ils ont été victimes de brigands (dans une région où on n'avait jamais vu de brigands, ni avant, ni depuis), leur maître a été convaincu d'escroquerie (lui si admiré pour sa rigueur morale), la guerre est venue empêcher ce miracle d'advenir (alors qu'on n'avait jamais vu de guerre dans la région de Pousong) et enfin pour finir, le maître a apostasié et abjuré sa foi, fuyant chez les barbares. Ainsi à chaque fois que l'un d'entre nous s'est mis en tête de dévoiler l'action de Dieu sur la terre, Celui-ci l'en a empêché. Il aurait probablement suffi que, pour une raison quelconque, je me sois imaginé que Dieu avait décidé que l'Empereur devait gagner la bataille de Pousong pour qu'il la perde de la manière la plus invraisemblable et, pour tout dire, la plus miraculeuse. C'est ainsi qu'il est manifeste que, sur le Grand Labeur, Dieu ne consentira jamais à nous en dire plus que les paroles sibyllines qu'il a chuchotées à Bardianna. C'est une situation absurde, mais cette absurdité même prouve qu'elle est véridique : comment pourrions-nous imaginer une situation aussi impossible, si elle ne reflétait pas la vérité ?

Pour ces raisons il a paru conforme à la volonté divine de faire de Dieu un sujet tabou. En fait ce n'est pas de parler de Dieu qui en soi est interdit, sans quoi je ne serais pas en train de le faire ! C'est de dire la vérité sur Dieu; en effet, il est impossible d'empêcher quiconque de converser sur Dieu, c'est là un sujet qui tient trop à cœur tous les hommes. C'est afin de pallier cette difficulté que nos prêtres racontent toujours les fables les plus invraisemblables ou, au contraire, les plus crédibles. Certains parlent d'un seul Dieu, d'autres de plusieurs, d'univers entiers peuplés de générations de divinités, d'autres disent qu'il est absurde d'en parler. Dissimulé derrière ce déluge de croyances dérisoires, Dieu reste en paix, et surveille sans doute avec attention et compassion nos efforts candides afin d'achever le Grand Labeur. Mais cela aussi nous démontre qu'il est utopique de compter sur son aide pour en savoir plus; il nous faut donc, une fois de plus, revenir à la Phrase.

Encore plus délicate est l'analyse de la seconde proposition de celle-ci : “ et l'homme ne sera rien moins qu'un dieu ”. Les linguistes et les exégètes ont depuis longtemps remarqué (les premiers à le faire ont payé cette perspicacité par le bûcher) que cette formule, selon les règles de la grammaire, peut prendre deux sens opposés. Or malheureusement, le contexte ne nous permet pas de lever cette amphibologie. Il n'y a que trois possibilités : que “ rien moins que ” signifie “ tout à fait ” ; que “ rien moins que ” signifie “ nullement ” ; et enfin que l'expression soit volontairement ambiguë. La première veut dire que l'homme, lorsqu'il aura achevé le Grand Labeur, sera l'égal de Dieu — beaucoup la tiennent pour la plus plausible. La seconde implique que l'homme, malgré son orgueil, n'égalera jamais Dieu et que, s'il doit achever le Grand Labeur, c'est uniquement par amour de Lui, non pour en retirer un quelconque bénéfice ; elle a la préférence des moralistes. La troisième, que Dieu a voulu éprouver notre foi et nous faire sentir combien Son intelligence nous dépasse, en nous interdisant de connaître le but ultime du Grand Labeur avant de l'avoir achevé ; elle est bien conforme à la réserve dans laquelle Il se tient face à Ses créatures. Mais là où les exégètes s'accordent, c'est à considérer que de toute façon l'injonction divine est nette, précise et sans appel : notre seule tâche sur cette terre est d'achever le Grand Labeur, nous n'avons d'autre choix que d'obtempérer. Dès lors que Dieu a parlé, que nous importent les conséquences ? Il nous faut obéir, c'est tout. Voilà pourquoi nos efforts actuels consistent presque uniquement à tenter d'achever l'interprétation de la Phrase.

Pour cela, il a fallu d'abord se pencher sur le sens des mots que contient la Phrase, puisque ces mots ont un sens, sans quoi la Phrase n'en aurait aucun et notre tâche encore moins. Or ces mots n'ont dc signification que dans leurs rapports multiples, complexes et mystérieux avec celles de tous les autres mots, les milliers de mots qui, sans être présents dans la Phrase, la sous-tendent, et tissent le lien secret qui relie la Phrase et le monde, et font que l'une explique l'autre. Cela supposait donc de connaître précisément les choses auxquelles ces mots font référence, et la façon dont ces choses s'organisent, ainsi que les mots qui les gouvernent. C'est pourquoi nous nous efforçons de faire progresser les différentes disciplines de la science et de la technique, ce qui implique aussi dc développer le commerce, l'art et l'industrie. En outre, on a rapidement compris que toutes les activités humaines, y compris celles qui sont apparemment les plus inutiles et même les plus nuisibles (comme la guerre, cette guerre horrible qui a conduit au désastre de Pousong), permettent finalement de mieux comprendre l'homme et sa place sur la terre, par conséquent le Grand Labeur. Aussi le travail d'interprétation de la Phrase consiste surtout, pour le moment, à développer lesdites activités humaines dans tous les domaines et toutes les directions qu'il est possible d'imaginer, sans en privilégier aucune, puisque Dieu ne le fait pas ; nous devons, en la matière, nous laisser guider par Lui. Lorsque nous aurons fini d'explorer tout ce qu'il est possible d'explorer, lorsque l'homme sera parvenu au bout du langage et aura étendu son empire jusqu'aux extrémités de l'univers, alors pourrons-nous sans doute effectivement, en toute connaissance de cause, interpréter la Phrase, donc achever le Grand Labeur.

Car le Grand Labeur, nous l'avons cherché partout : dans les pierres et dans les arbres, dans les montagnes et dans les fleuves, dans les cités et dans les choses, dans les idées et dans les mots. Partout, sans jamais le trouver, sans jamais rencontrer ne serait-ce qu'un indice de sa nature réelle ! Nulle part, il ne s'est laissé apercevoir. Et cela ne peut signifier qu'une chose : qu'en espérant hâter sa venue par notre intelligence ou notre industrie, nous sommes présomptueux et orgueilleux. Pour achever ce pourquoi Dieu nous a installés sur la terre, nous ne pouvons qu'attendre qu'un miracle de Sa volonté nous l'accorde, et continuer à vivre, du mieux que nous pouvons, en ayant confiance en Lui et en Le priant sans cesse. C'est pourquoi nous sommes certains de parvenir, quelque jour (et béni soit ce jour que je ne connaîtrai probablement pas), à achever le Grand Labeur.

[haut]

Pages 123-131

IL NOUS FAUT examiner de plus près les termes mêmes de la seconde phrase de Bardianna, qui constitue le texte authentique de la prédiction. Le voici : “ lorsqu'une balafre s'imprimera sur sa joue droite, celui qui achèvera le Grand Labeur remportera sa plus grande victoire. Mais peu après, la mort viendra à sa rencontre ”. Face à ces deux phrases, je suis malheureusement contraint d'en rester à l'hypothèse que les mots y gardent leur sens le plus trivial ; que par exemple “ joue droite ” y signifie “ joue droite ”, et “ mort ”, “ mort ”. Celle-ci est évidemment assez arbitraire, mais, pour des raisons qui seraient trop longues à t'expliquer (le temps presse, dès l'aube il faudra nous mettre en route), ce n'en est pas moins la plus probable. De toute façon il n'est pas question ici du sens de cette prédiction dans l'absolu, mais plus précisément de l'interprétation qu'il est légitime de penser que l'Empereur en a faite, dans les circonstances où il se trouvait lors de la bataille de Pousong.

Il faut bien convenir, cependant, que rien dans cette formule ne nous autorise à être certains qu'elle concerne bien l'Empereur. Mais chacun, lors de la bataille de Pousong, était conscient que c'était là l'étape décisive pour achever le Grand Labeur, départageant le vrai du faux et l'apparence de la réalité, permettant enfin de savoir s'il fallait construire le Monument, ou bien si le Grand Labeur était d'une tout autre nature, encore inconcevable, que précisément le fait de savoir qu'il n'avait aucun rapport avec le Monument permettrait de déceler quelque part dans les choses humaines. Voyant l'estafilade sur la joue de l'Empereur, chacun en a immédiatement conclu qu'il allait remporter la victoire. Comme on savait, en outre, que remporter la victoire lèverait très probablement l'énigme du Monument, on n'a pas tardé à en conclure qu'un rapport plus qu'étroit liait le Monument et le Grand Labeur, pour ne pas dire que l'un était l'équivalent de l'autre.

Or l'Empereur, dont le seul désir depuis son intronisation était comme tu le sais la trahison, a réussi alors à mener à bien cette trahison qu'on avait jusqu'à présent toujours contrecarrée. La prédiction est très claire sur ce point : il s'agit de la plus grande victoire de l'Empereur. Et, dans les circonstances précises de la bataille de Pousong, la plus grande victoire de l'Empereur n'était nullement de remporter la victoire, de cela il n'avait que faire; son plus grand désir était la trahison, sa plus grande victoire ne pouvait être que de réussir à trahir, ce à quoi il est parvenu à la faveur du concours de circonstances réuni par l'annonce que la prédiction se réalisait, et en particulier du fait de l'interprétation erronée que les généraux en avaient faite. Si les généraux n'avaient pas considéré que la victoire était si proche, l'Empereur n'aurait pu si facilement passer à l'ennemi et les barbares n'auraient pas défait notre armée. Par conséquent, une fois parvenu aux lignes ennemies, arrêté par l'ennemi et enfermé par lui dans une prison au milieu des rats, l'Empereur a très certainement eu tout le loisir de se féliciter de ce que sa tentative d'évasion ait réussi, de ce qu'il ait enfin mené à bien ce qui était depuis si longtemps son plus cher désir, à savoir de n'être plus Empereur et d'être enfin un homme comme les autres. Et quelle façon plus radicale d'être un homme comme les autres, et donc quelle victoire plus grande, aurait-il pu imaginer que d'être enfermé dans une geôle obscure, lui qui n'avait connu jusqu'alors que la soie et le brocart ?

Il est donc légitime d'imaginer que l'Empereur, qui dans sa prison avait tout loisir de réfléchir abondamment, ait fini par conclure que, puisqu'il était enfin parvenu à ce qu'il rêvait d'accomplir depuis si longtemps, c'est donc qu'il avait remporté sa plus grande victoire, que ce soit en tant qu'homme ou en tant qu'Empereur. En tant qu'homme, parce qu'il avait enfin réussi à devenir un homme comme les autres; en tant qu'Empereur, parce qu'il avait accompli la chose la plus difficile qui soit pour un souverain omnipotent, à savoir abdiquer et trahir. Et donc que la prédiction s'était bien réalisée. Il est donc tout aussi légitime de penser qu'à ce moment-là l'Empereur a été saisi de terreur, à l'idée de la mort prochaine.

D'autant plus qu'alors les barbares hésitaient encore quant au sort qu'il convenait de lui faire subir, mais affichaient la ferme intention de le faire passer par les armes. On n'en sait guère plus : nous n'avons pas d'informations directes sur ce qui s'est passé chez les barbares. Il est cependant difficile, dans ces conditions, d'échapper à l'idée que, si jamais l'ennemi a effectivement exécuté l'Empereur, la prédiction est totalement confirmée, et que donc cette hypothèse est la plus probable. Et certes l'ennemi avait d'excellentes raisons de passer l'Empereur par les armes : n'était-il pas, depuis tant d'années, leur adversaire le plus acharné ? De surcroît, les barbares pouvaient-ils se fier à un traître, pour lequel l'intérêt personnel avait manifestement primé celui de son pays ? Non, l'ennemi ne pouvait qu'arriver à la conclusion que l'Empereur méritait la mort, et donc l'exécuter.

Ainsi croyait-on que les barbares allaient tous tomber dans le piège qui, grâce à la sagacité de l'Empereur, leur avait été tendu à Pousong. Car la victoire, la victoire à laquelle tenaient tant les barbares, était un piège, un piège machiavélique ourdi par l'Empereur ! Que les barbares exécutent l'Empereur aurait en effet été le plus sûr moyen de nous permettre d'achever, dans les meilleurs délais, le Grand Labeur. Hélas ! ce piège a été déjoué, ce qui m amène à croire qu'en réalité il était double : un, faire croire aux barbares que nous nous apprêtions à les faire tomber dans un piège, celui dans lequel ils remportaient la victoire et exécutaient l'Empereur; deux, faire en sorte qu'en n'exécutant pas l'Empereur et en croyant déjouer notre piège, ils tombent dans le piège véritable. Et tout semble indiquer que les barbares, à la bataille de Pousong, ont agi exactement selon nos désirs.

Car il faut aussi considérer un autre point de vue : à savoir que les barbares, eux aussi, connaissaient la prédiction concernant l'Empereur, de même qu'ils connaissaient parfaitement la tradition concernant le Monument et la capitale. Et voici qu'après le désastre de la bataille de Pousong, l'ennemi lui-même, tenant l'Empereur en son pouvoir, était en mesure d'aller dans le sens de la prédiction ou, àl'inverse, de la contrecarrer ! Tuer l'Empereur pouvait certes donner aux barbares une satisfaction éphémère, mais le maintenir en vie par tous les moyens possibles, et donc empêcher la prédiction de se réaliser, revenait à ébranler profondément l'Empire et peut-être même (ainsi pouvaient penser les barbares) à le conduire à sa perte. Exécuter l'Empereur, au contraire, c'était en faire un martyr, donc redonner à l'Empire confiance en ses institutions, institutions reposant pour une large part sur la croyance en la véracité des prédictions, confiance et croyance déjà largement entamées après le désastre de la bataille de Pousong. C'est pourquoi, en fin de compte, je suis certain que l'Empereur est encore en vie, qu'il est traité par l'ennemi aussi bien qu'il est possible et suivi avec attention par les meilleurs médecins des barbares. Cela non parce que l'Empereur a épousé leur cause, pour cela au contraire les barbares lui vouent une haine tenace; mais pour contrecarrer les desseins de l'Empire tout entier.

D'ailleurs l'Empereur n'est pas mort, cela je le sais de source sûre ! Ce qui m'incite à penser que la prédiction était, en fait, sans fondement. La balafre sur la joue droite ne signifiait pas la victoire, la victoire ne signifiait pas la mort de l'Empereur. A mon avis la prédiction n'était pas absolument erronée, peut-être a-t-on simplement commis une erreur de transcription de l'œuvre de Bardianna ; il s'agissait de la joue gauche et non de la joue droite, ou alors le signe de la mort était autre chose qu'une balafre, quelque chose d'inqualifiable même pour Bardianna, qui pour cette raison aurait été obligé d'employer un mot inadéquat mais compréhensible, et aurait opté pour celui de “ balafre ”. Autre hypothèse : que le mot “ balafre ”, maintenant et du temps de Bardianna, ait des significations toutes différentes, et que cette différence soit irrémédiable, bref, que le sens même de la prédiction de Bardianna soit aujourd'hui à jamais perdu, d'autant qu'il pourrait en être de même pour les mots “ mort ”, “ victoire ”, ou encore “ Empereur ”. Cependant cette perspective est par trop décourageante : elle conduit à mettre en doute jusqu'au sens de l'expression “ Grand Labeur ”, donc à nous ôter toute raison de vivre. C'est pourquoi il est plus raisonnable, même si ce n'est pas entièrement satisfaisant, d'en rester comme je te le disais tout à l'heure, à l'hypothèse que “ joue droite ” y signifie “ joue droite ”, et “ mort ”, “ mort ”. Voilà mon opinion.

Sans envisager d'hypothèses aussi radicales, on peut parfaitement penser que la prédiction était exacte, mais que simplement l'Empereur n'a pas remporté sa plus grande victoire, que sa plus grande victoire est autre chose que la victoire ou la trahison à la bataille de Pousong. Et peut-être un jour apprendrons-nous successivement qu'il a reçu une balafre à la joue droite (ou tout autre chose qui puisse, d'une façon ou d'une autre, être dénommée “ balafre à la joue droite ”), et qu'il a perdu la vie (ou tout autre chose que puissent recouvrir les mots “ avoir perdu la vie ”). Ce jour-là, nous saurons que la prédiction s'est effectivement réalisée, sans connaître forcément, pour autant, ce qui constituait sa plus grande victoire (ou quoi que ce soit d'autre que les mots “ plus grande victoire ” puissent signifier). Alors, l'achèvement du Grand Labeur sera proche !

Quoi qu'il en soit, l'Empereur est toujours en vie ; et quoi qu'il en soit, par la faute des généraux qui ont cru en la prédiction, par la faute de l'Empereur, des barbares, et de nous qui tous, autant que nous sommes, avons cru que la prédiction était en train de se réaliser à la bataille de Pousong, celle-ci a été perdue et les barbares peuvent maintenant déferler sur l'Empire, la prédiction n'a pu arriver à son terme et l'ordre du monde a été faussé.

Ce qui m'incite à penser que nous avons fait une lecture erronée de l'histoire en croyant voir, à la bataille de Pousong, la prédiction concernant l'Empereur se réaliser, c'est aussi qu'on peut envisager une tout autre interprétation du message que nous avons reçu. J'y réfléchissais, d'ailleurs, en même temps que je te parlais. Voici : le message que nous ont transmis les émissaires ne dit pas explicitement que l'Empereur est passé à l'ennemi. Une telle information n'est pas formulable telle quelle dans notre langue, il n'existe pas de mots pour exprimer quoi que ce soit de ce genre, et, si l'on inventait des mots exprès pour cet usage, la syntaxe s'y montrerait rebelle. A supposer même que cela soit possible, jamais un messager n'oserait transmettre une telle nouvelle, ce qui serait aussitôt considéré comme un acte de haute trahison et, en tant que tel, puni de mort. Le message, en réalité, était beaucoup plus elliptique : il mentionnait les “ véritables luttes héroïques ” menées par nos troupes à la bataille de Pousong.

Or chacun sait ce que signifie l'expression “ luttes héroïques ” lorsqu'elle est utilisée dans le cadre d'un message officiel : elle signale de graves déconvenues. Et Ces graves déconvenues, dans les circonstances connues par ailleurs de la bataille, par les messages précédents et par d'autres sources d'information, ne pouvaient signifier que la défection de l'Empereur telle que je te l'ai relatée, après élimination de toutes les hypothèses ne cadrant pas avec les autres données connues de la bataille de Pousong. Cette déduction du sens exact de l'expression “ luttes héroïques ” est en outre corroborée par le fait que toutes les autres hypothèses envisageables, telles que la mort de l'Empereur au cours de la bataille, ou qu'une simple victoire de l'ennemi, auraient certainement été transmises au palais à l'aide de tout autres expressions que “ luttes héroïques ”. En cas de victoire de l'ennemi, par exemple, les messagers n'auraient pas manqué de parler de la “ résistance acharnée ” de nos troupes, voire, s'il s'était agi d'une déroute totale de notre armée, d'une “ grande victoire remportée sur l'ennemi, dont on espère la déroute totale lors d'une prochaine bataille ”. Telles sont les expressions consacrées.

Le sens du message paraît donc clair. Mais ce qui est surprenant est la présence du mot “ véritables ”, que l'on ne rencontre pour ainsi dire jamais accolé à l'expression “ luttes héroïques ”. Cela entraîne une autre possibilité : qu'il ne faille pas prendre l'expression graves déconvenues signifiée en principe par les mots “ luttes héroïques ” au pied de la lettre. Il est en effet question, dans l'énoncé du message, de “  véritables luttes héroïques ”. Si l'auteur du message avait voulu donner aux mots “ luttes héroïques ” leur sens traditionnel, il n'aurait eu nul besoin de leur adjoindre le qualificatif “ véritables ”. Qu'il l'ait fait semble vouloir dire qu'il n'a pas voulu signifier véritablement le sens traditionnel de l'expression “ luttes héroïques ” (c'est-à-dire “ graves déconvenues ”), mais tout à fait autre chose. Et il n'existe qu'une possibilité : que le mot “ véritables ” ait servi à indiquer qu'il fallait entendre dans “ luttes héroïques ” le sens véritable de ce que signifient ces mots, à savoir graves déconvenues. Or le sens véritable de “ graves déconvenues ” signale à coup sur, lorsque ces mots sont employés tels quels dans un message officiel (et non à l'aide de la formule consacrée, “ luttes héroïques ”), une victoire sur laquelle on ne cherche pas trop à s'étendre, comme par exemple si elle a été obtenue par un général tombé en disgrâce. Il est donc possible que les nouvelles qui nous sont parvenues de la bataille de Pousong indiquent en fait que nous ayons remporté la victoire, mis l'ennemi dans une déroute totale et, en définitive, gagné la guerre.

© Éditions Denoël, 1988 — tous droits réservés

[haut]