Sylvain Jouty, retour à la page d’accueil

 

 
Livres  >>  Celui qui vivait comme un rhinocéros
Alexandre Csoma de Kőrös (1784-1842),
le vagabond de l'Himalaya
Éditions Fayard, 2007, 340 pages, 20 €
Isbn  2-213-61592-6

 

Présentation
Presse
Premières lignes

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Quatrième de couverture

Csoma de Koros

C'est l'histoire véridique d'un personnage extraordinaire, au destin ironique et à la gloire involontaire. Parti sans un sou pour trouver en Asie centrale les origines de la langue hongroise, Alexandre Csoma de Kőrös (1784-1842) a fondé la tibétologie par le hasard d'une rencontre avec un vétérinaire-explorateur, qui le charge d'établir un dictionnaire tibétain. Son université ? Une cellule sans chauffage du Zanksar, la région la plus sauvage de l'Himalaya, où Csoma de Kőrös est le premier Occidental à pénétrer.
Son travail presque achevé, il rejoint l'Inde anglaise, où on le prend pour un espion. Mais rapidement l'Asiatic Society, soucieuse de profiter de son savoir, se décide à l'engager, à le rétribuer. Csoma répond avec hauteur : « si j'étais riche, j'aurais considéré comme un honneur de payer pour accomplir une tâche aussi agréable. Ne l'étant pas, je ne puis accepter aucune somme pour cela ».
Alors qu'il se décide à reprendre sa quête linguistique avec, enfin, une chance d'aboutir, le savant obstiné meurt aux portes du Tibet. Csoma de Körös
Des Carpates à l'Himalaya, le parcours singulier de cet ascète est aussi un fabuleux voyage à travers les langues, les civilisations, les religions, à la rencontre d'autres individus hors du commun, et à l'orée du « Great Game » pour la maîtrise de l'Asie. Nul doute, Alexandre Csoma de Kőrös n'est pas de notre temps. Mais il est peut être de l'avenir.

Presse

Pour l'amour des Huns

Impossible de résumer toutes les péripé ties, mésaventures et cocasseries de cette histoire extravagante mais authentique. […] Si Csoma avait voulu se trouver des parents avec qui converser, il aurait dû se diriger vers les pays Baltes et la Laponie ! Mais tel n'était pas son karma, que Sylvain Jouty retrace avec méthode, érudition, enthousiasme, et non sans humour.
J.-C. P., Livres Hebdo, 20 avril 2007.

Sylvain Jouty reconstitue minutieusement l’épopée d’un scientifique désintéressé qui a permis de connaître langue et culture tibétaines, à une époque où l’Asie centrale était peu pénétrée par l’Occident, et de comprendre pourquoi cette région, austère et longtemps inaccessible, mais carrefour commercial multiculturel, a toujours été l’objet de la convoitise des grandes puissances. Un livre touffu mais passionnant.
L'Hebdo des notes, 19 juin 2007

Celui qui vivait comme un rhinocéros És un text apassionants, sorprenent, inclassificable. Totalment recomanable per amants de la literatura de viatges, de l’orientalisme, de les llengües però també de les biografies insòlites i impossibles.
(... un texte passionant, surprenant, inclassable. Totalement recommandable pour les amoureux de la litérature de voyage, de l'orientalisme, des langues, mais aussi des biographies insolites et impossibles.)
Enric Faura, Muntanya.net

Défait de son ambition pour les origines du magyar, Csoma-le-savant retrouve tout son génie sous la plume de Jouty, chroniqueur talentueux des voyages et des montagnes.
G. F., Culture France, octobre 2007.

L e sens hunnique

Csoma avait besoin de Sylvain Jouty. Le Hongrois est laconique, sa vie austère, ses recherches arides : il fallait qu'un marionnettiste au cœur large et à la plume rigoureuse s'impatronisât dans ce destin complexe, en démêlât les fils et fît jouer à son sujet la danse de l'aventure et de l'exploration sur les pistes hostiles de l'Asie intérieure.
Sylvain Tesson, Le Point n° 1817, 12 juillet 2007.

Premières pages

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Chapitre I - Rabrang-La

 

Om, la syllabe sacrée.

Ce fut la seule que Sándor reconnut sur la pierre de mani. Elle était gravée dans le schiste au pied du cairn marquant le col de Rabrang, pour l’éternité ou presque, insensible au vent et à la neige, au contraire des drapeaux à prières, « chevaux de vent » effilochés par les tempêtes et blanchis par le soleil. Om mani padme houm :



༐ༀ་མ་ཎི་པ་དྨེ་ཧཱུྃ༐

 

Le joyau et le lotus, enfin, quelque chose d’approchant – personne n’avait jamais vu de lotus par ici, et c’était vraiment une drôle d’idée, dans un lieu uniquement fait de pierre et de glace, de prendre pour symbole une plante d’eau chaude et calme.

La vallée s’était évanouie ; le col formait une sorte de plateau aux molles ondulations, sans véritables pointes alentour. Ces montagnes semblaient construites à l’envers : les vallées y étaient faites de gorges parfois si étroites qu’il fallait s’y engager en file indienne, tandis que leurs sommets usés offraient pour seules difficultés la neige, le froid et l’essoufflement. Oui, dans ce pays ce n’étaient pas les crêtes, mais les vallées qui étaient infranchissables.

Il était tôt encore, un vent glacial soufflait du nord et ne donnait guère envie de s’attarder, mais le porteur ne paraissait pas pressé ; quant à Sándor, il avait terriblement mal aux pieds. Le porteur s’approcha du cairn, contre lequel s’adossaient les pierres gravées, à moitié enfouies dans une congère. Il ajouta un caillou au sommet du tas, en veillant à ne pas déranger le crâne de bharal et les drapeaux à prières en lambeaux qui le décoraient. Sándor, machinalement, fit de même, tandis que le porteur proférait l’invocation rituelle au passage d’un col : Kiki soso, lha rgyal lo, da thamched pham, les dieux sont victorieux, les démons sont vaincus ! Sándor pensa qu’il aurait peut-être mieux valu attendre d’avoir franchi les gués dangereux des prochains jours avant de songer à s’en réjouir.

Malgré le froid et le vent, le porteur semblait satisfait. Il prononça un mot tibétain inconnu. Sándor lui jeta un retard interrogateur, et l’homme s’expliqua.
— Là, c’est le Ladakh, dit-il en montrant la vallée par laquelle ils étaient montés. Et là – il balaya du bras le paysage nouveau qui s’offrait à eux – le Zanskar.

La frontière, határ en hongrois. À 4 700 mètres, le col de Rabrang marquait la limite entre les deux contrées. C’était le point de non-retour.

Le Zanskar avait par le passé été indépendant, et, bien qu’il soit maintenant inféodé au royaume du Ladakh, celui-ci était bien en peine de le défendre lorsque les pays hindouistes du Sud y lançaient des razzias. Qu’il y ait quelque chose à piller dans une région aussi pauvre était d’ailleurs un mystère : on y importait jusqu’au bois. Mais le fait est que l’année précédente le palais de Padum, sa minuscule capitale, avait été détruit par un raid de ce genre.

Cette idée de frontière paraissait enchanter le porteur. Il avait appuyé sa charge sur la grosse pierre de mani, avec un soupir d’aise, sans aucun égard pour l’inscription sacrée sur laquelle reposaient ses fesses ; puis il avait longuement examiné le panorama, à droite et à gauche, avant de se retourner pour contempler le chemin déjà parcouru. Il n’y avait pourtant pas grand-chose à voir, sinon des sommets et des crêtes, neiges et désert à l’infini. Mais le porteur ne connaissait pas d’autre paysage, ni les vastes forêts de déodars et les lacs enchanteurs du Cachemire, ni les rizières en terrasses et les grasses prairies du Koulou, ni les jungles torrides et les champs brûlés du Pendjab. Ils se trouvaient sur l’un des itinéraires les plus difficiles de ce pays inhospitalier et désert. Au-dessous, la vallée s’ouvrait progressivement, et ses pentes adoucies étaient bizarrement transpercées, ici où là, par des aiguilles rocheuses incroyablement aiguës, comme des os saillants de la chair. Depuis qu’ils avaient quitté, la veille, les derniers champs d’orge à peine verts de la vallée de Markha, les pierres étaient leurs seules compagnes et le resteraient durant toute leur marche. Mais le Zanskar était son pays, il était né dans un de ses villages invisibles où sa famille l’attendait, tandis que le Ladakh devait représenter pour lui l’entité lointaine d’où venaient surtout les taxes et les corvées, un peu comme l’Autriche-Hongrie pour le Transylvain Sándor. Bref, il arrivait chez lui. Il répéta plusieurs fois, pour s’assurer que Sándor avait bien compris : ici, le Zanskar, là, le Ladakh. Alors Sándor, un peu pour lui faire plaisir, fit mine de s’intéresser à la question et porta son regard vers cette contrée où nul Européen n’avait encore pénétré, tout en s’asseyant à son tour, mal protégé du vent par l’édifice du cairn. La seule différence qu’il pouvait néanmoins percevoir entre les deux versants du col était à la fois très ténue et absolument désespérante.

Vers le sud, ce n’était à perte de regard qu’un enchevêtrement de crêtes indéchiffrables et semblables, entre lesquelles on devinait les tranchées étroites des vallées aux couleurs grises ou beiges. Pas la moindre trace de vie humaine, ni d’ailleurs de vie tout court. Et comment même imaginer que des hommes puissent vivre là ?

Il se retourna vers le nord, où l’on distinguait, par-delà les neiges de la chaîne du Stok Kangri, l’ample vallée de l’Indus, qu’il savait peuplée, puisqu’il s’était fait là ses derniers amis. Mais au-delà de celle-ci le paysage changeait radicalement ; c’était un hérissement de glaciers immenses et de pics acérés, d’une hauteur épouvantable. Jamais Sándor n’avait vu pareils sommets ; et certes, personne ne savait encore qu’il s’agissait là du plus formidable massif montagneux de la planète. Mais c’était pourtant de l’autre côté de ces montagnes effrayantes que se trouvait le but de son voyage, auquel il tournait désormais le dos… S’il continuait vers le sud comme il s’apprêtait à le faire, c’était l’échec définitif.

Oui, voilà ce que ce col lui signifiait : il avait échoué. Cette frontière sans douaniers qu’il passait sans vraiment l’avoir voulu, et celle qu’il devinait au loin, à jamais interdite, le démontraient mieux que tout raisonnement. L’ironie était aussi que, s’il ne s’était pas battu contre son destin, il aurait dû en ce moment même surveiller une tout autre frontière, quelque part dans les Carpates, coiffé du schako noir des soldats sicules de l’Empire austro-hongrois, comme le faisait sans doute son frère Gábor, et comme l’avait fait son père András, Dieu ait son âme, et tous les habitants mâles de son village de Korös, cela depuis que les Sicules, son peuple si fier d’avoir les Huns pour ancêtres, s’étaient installés en Transylvanie…

[…]

C'était le soir du 26 juin 1823, à la gompa de Zangla, 3 650 m d'altitude, au cœur du Zanskar, la région la plus désolée de l'actuel État du Jammou et Cachemire de l'Union indienne. Kőrösi Csoma Sándor, alias Alexandre Csoma de Kőrös, alias Skander Beg, avait trente-neuf ans déjà ; il portait en lui l'origine du monde.

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