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Le rêve de la pensée

Texte publié dans Quai Voltaire, revue littéraire, janvier 1994

 

JE HAIS LES VOYAGES et les explorateurs… Ce que d'abord vous nous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité. Les premières pages des Tristes Tropiques semblent aujourd'hui bien oubliées alors que, dans la presse et dans l'édition, le travel writing jouit d'un enviable succès.

Il serait inutile de s'en préoccuper si cette mode n'avait aussi valeur de symptôme quant à la situation de la littérature à la fin du siècle vingtième, aux représentations qu'on s'en fait, aux méprises qu'elle suscite. Après tout, chacun lit ce qu'il veut, et la littérature de voyage n'est pas pire que d'autres. Elle est distrayante, agréable, parfois bien écrite. Elle a même produit d'excellents ouvrages. Malheureusement la promotion du genre met tout dans le même sac; on le prendra donc ici aussi comme un tout. Un écho l'accompagne : son succès s'expliquerait par la pauvreté de la fiction qui, particulièrement en France, se remettrait péniblement d'une maladie terrible nommée avant-gardisme. Pour sa convalescence, les spécialistes conseillent un remède éprouvé : le grand air.

Faisons suer la métaphore. Si les cures d'air sont aujourd'hui un traitement médicalement bien dépassé, même pour les crétins des Alpes  (1), on n'en voit que trop le pendant : l'air pur des hauteurs ou du grand large vaudrait mieux que l'ambiance confinée des cabinets de travail ; à la santé des écrivains-voyageurs s'opposerait le malaise des littérateurs en chambre ; tenu dans un vent vivifiant, le stylo trouverait des sources d'inspiration plus riches que dans une bibliothèque poussiéreuse ; enfin le vécu sans détour des uns serait largement préférable aux triturations intellectuelles des autres… Oui, on pourrait sourire de ces lieux communs et de leurs relents un peu suspects, où l'on retrouve une thématique courante dans les propagandes sportives. On promeut là une littérature qui fait confiance aux choses simples, au réel, au vécu, à la nature, qui échappe aux idéologies en retrouvant des évidences de toujours  (2). Une littérature en phase avec les arguments publicitaires du temps : le vrai, le naturel, l'authentique. Une littérature qui répond au discours des médias, où l'on n'a jamais tant exalté l'effort physique, en particulier celui du sport et de l'aventure, en même temps qu'on n'y a jamais tant déprécié l'effort intellectuel et tout ce qui prend la tête . Bref, la promotion actuelle de la littérature de voyage participe d'un climat général où l'on se vante de ne pas trop penser, ça fatigue.

J'apprécie autant que d'autres le plein vent ou l'altitude, la nature ou le déplacement, mais je ne vois pas bien en quoi ce que j'ai vécu ici ou là serait par principe plus intéressant que ce que je puis imaginer. Pourtant la littérature de voyage — encore une fois, quelle que soit la valeur littéraire des textes — repose sur cette confusion entre la réalité vécue et le récit qui en est fait. Le plein vent, le danger, le lointain ou l'altitude signalent avant tout qu'il s'agit bien du réel. C'est particulièrement net dans ce bas-de-gamme de la littérature de voyage que constituent les innombrables récits d'aventures vécues, où l'observation de soi et le récit factuel des événements sont généralement réduits à l'indigence la plus extrême. On pourrait penser qu'une telle prose ne serait supportable qu'à condition d'être soutenue par un style impeccable, mais c'est l'inverse : moins bien c'est écrit, et mieux ça marche. Le style introduit une distance, donc un soupçon quant à la sincérité de l'auteur, qui est une des contraintes du genre : si vous les considérez comme des histoires feintes   (3), la plupart de ces récits s'écroulent aussitôt. Ce phénomène, caricatural dans nombre d'aventures, n'en est pas moins à l'œuvre dans presque tous les récits de voyages.

Pourtant ceux-ci ne sont pas plus que d'autres écrits en prise directe sur l'événement. C'est au contraire l'effet de réel dont ils bénéficient qui leur permet éventuellement de prendre quelque liberté avec la vérité. Victor Segalen l'avait bien vu, qui débutait ainsi son Équipée  : J'ai toujours tenu pour suspects ou illusoires des récits de ce genre: récits d'aventures, feuilles de route, racontars — joufflus de mots sincères — d'actes qu'on affirmait avoir commis dans des lieux bien précisés, au long de jours catalogués. C'est le fait qu'une subjectivité s'y exprime dans la distance entre réalité et récit qui fait que certains livres de voyage ( Équipée, par exemple) accèdent véritablement à la littérature. Et on peut reprendre à propos des récits de voyage le reproche que Baudelaire adressait aux peintures de paysages, auxquelles il disait préférer dioramas et décors de théâtre: ces choses, parce qu'elles sont fausses, sont infiniment plus près du vrai, tandis que la plupart de nos paysagistes sont des menteurs, justement parce qu'ils ont négligé de mentir.   (4) La fiction, elle, ne ment pas.

L'extinction du Divers redoutée par Segalen ne s'est pas produite. Le Divers au contraire est exalté par les récits de voyage, qui sanctifient la distance géographique alors que celle-ci n'a plus grand sens; et l'éloge des différence n'est que le signe avant-coureur de leur recyclage en plus-value touristique, de leur absorption par un discours promotionnel, de leur capture par le circuit des marchandises. Refusant par principe de rester et d'approfondir (il est remarquable qu'il existe si peu de récits de séjour), le voyageur se condamne au superficiel, sauf à atteindre (citons Michaux, par exemple) une acuité de vision qui est le propre de l'écrivain. De sorte que les lieux communs des premiers voyageurs alpestres à l'égard des paysans de Chamonix se retrouvent, aujourd'hui, à propos des sherpas népalais, que les mêmes métaphores sur les montagnes sublimes se sont déplacées des Alpes à l'Himalaya, et qu'en deux cents ans l'exotisme s'est enfui de la Suisse pour auréoler les terres soit-disant inexplorées, dont la valeur, en bonne logique marchande, augmente à mesure qu'elles se font plus rares (peu importe : on les recrée). Mais tandis que la distance historique fait percevoir clairement la part de fiction qui travaille les récits de voyages anciens, ceux d'aujourd'hui nous semblent toujours exprimer la vérité d'un paysage, d'un pays ou d'un peuple, alors même qu'ils nous content une fable touristique.

Le voyage est aujourd'hui pratiquement le seul domaine où l'on envisage encore d'apprendre quelque chose sur le monde. Voilà qui confirme le déclin de l'expérience, analysé par Walter Benjamin: de la vie quotidienne, on ne veut plus rien savoir; la nôtre, car celle des autres, on en raffole. Il faut l'innocence (ou la rouerie) d'un Cortazar pour entreprendre un voyage d'un mois au cœur même du pays de Grande-Banalie: sur l'autoroute. On se retrouve donc paradoxalement dans une situation presque analogue à celle du lecteur médiéval. Car si les voyages médiévaux sont le siège de tant de mirabilia, c'est précisément qu'ils emmenaient leurs lecteurs au-delà du domaine de l'expérience  (5) ; et monstres et prodiges s'y multipliaient à mesure qu'on approchait des confins du monde. Les folklores lointains et la nature sauvage sont nos merveilles modernes, sans plus d'utilité pour notre vie quotidienne, sinon pour lui conférer l'aura vite évanouie du contact factice avec une authenticité qui ne nous appartiendra plus jamais en propre. C'est là sans doute le sens des lieux communs que nous répètent si souvent les voyageurs : on voyage pour se trouver soi-même, on désire partager la vie des habitants. Ce partage est de pure fiction, puisqu'il n'est pas question d'en supporter la réciproque, non par duplicité mais parce qu'elle est impossible. Un Papou en Europe perdrait l'authenticité qui lui fait mériter d'être aimé et admiré par nous; ce ne serait plus un sauvage comme chacun sait à peine sorti de l'âge de pierre, mais un immigré. L'intéressant est que ce fantasme, martelé par tous les voyageurs  (6), suscite la sympathie de tous au cœur de la société industrielle, et que même ceux qu'effraierait l'idée de passer un mois sans lave-vaisselle peuvent sans problème y adhérer. Autrement dit, le désir même d'un Ailleurs et d'un Autre radicaux possède une fonction mythologique qui nous mobilise tous. Au XVIII e siècle, on installait à grand frais dans les fabriques des jardins anglais des ermites, des bergers et des fermières, quand ce n'était pas des enfants vêtus de haillons. La nature sauvage a remplacé le jardin, et les Papous tiennent le rôle des ermites, mais il s'agit, dans les deux cas, d'une affaire où les Occidentaux maîtres du discours ne font face qu'à leur reflet inversé. Dans ce désir de rencontrer un Autre idéal, le voyageur confirme en somme malgré lui l'opinion de Bernardo Soares-Pessoa : Celui qui a traversé toutes les mers n'a fait que croiser la monotonie de lui-même.   (7)

Les voyages construisent ainsi une légende. Beaucoup de ces légendes sont figées, mais il existe un site où l'opération est encore en cours : le Tibet. Des mahatmas qu'y aurait rencontré la théosophe Hélène Blavatsky jusqu'au yéti qu'on y cherche toujours (de même que jusqu'au XVIII e siècle, on croira à l'existence des dragons dans les montagnes suisses), en passant par le Shangri-La de James Hilton qu'on s'est employé à retrouver par exemple chez les Hunzakut (ce peuple soit-disant édénique qui vivait faute de ressources suffisantes, avant d'être pacifié par le Raj, de razzias et de ventes d'esclaves), le troisième œil du faux lama Lobsang Rampa, les miracles et les pouvoirs secrets prêtés aux vrais, la seconde vie du Christ au Cachemire découverte par Notovitch dans un monastère du Ladakh, le succès du personnage d'Alexandra David-Néel à qui se réduit, en France, l'exploration du Tibet, l'Himalaya est terre propice aux miracles  (8). Jusqu'à l'Everest, promu montagne sacrée à mesure même que sa réputation croissait en Occident, c'est-à-dire à mesure même qu'il rentrait dans le circuit des choses consommables, rentables, médiatiquement vendables ! Rares sont les voyageurs actuels, même les mieux intentionnés, qui réussissent à éviter de trimballer partie de ce bazar.

Elias Canetti écrivait: Les anciens récits de voyage deviendront aussi précieux que les plus vénérés des chefs-d'œuvre de l'art, car la terre inconnue était sacrée et plus jamais, non, plus jamais elle ne pourra l'être  ;  (9) les récits de voyage tentent de réenchanter le monde, mais le transforment en fait en folklore touristique : l'authentique, c'est le factice. De même, la libération de la femme est régulièrement invoquée dans les magazines féminins, où se manifeste le plus clairement son aliénation, la communication n'est que le nom de propagande de la propagande, et les nouvelles qu'on nous présente quotidiennement sont du très ancien fardé de l'air du temps : nous ne sommes plus si loin de la Novlangue d'Orwell, où tout signifie son contraire.

Lorsque les travailleurs vivaient au grand air, il était de bon ton d'afficher un teint de lait. Aujourd'hui, l'adulation d'une nature sauvage en grande partie de fiction  (10) est surtout le signe du rejet tout aussi fantasmatique de l'univers citadin. Le récit de voyage, c'est le bronzage de l'esprit.

Mais ce processus va aujourd'hui plus loin. Depuis que la partie mécanisable du travail de bureau s'engloutit dans les ordinateurs, on voit le calcul ou l'orthographe s'arracher à la sphère du travail pour rejoindre celle du loisir: ainsi les championnats d'orthographe apparaissent-ils alors que les logiciels de correction orthographique et grammaticale deviennent efficaces. De sorte qu'aujourd'hui tout effort peut devenir loisir, sauf l'effort intellectuel ; et la littérature est condamnée à n'être plus que divertissement sans conséquences, à l'instar du voyage dont elle devient le complément culturel. Autant dire à disparaître.

Peut-on, malgré tout, continuer à en avoir une idée plus haute ? La littérature est doublement inadaptée au monde d'aujourd'hui : les marchandises qu'elle propose ne répondent à aucune demande, et ni l'écriture, ni la lecture, ne sauraient donner lieu à un spectacle. Elle ne pourrait se satisfaire en outre d'une place institutionnellement repérable, les écrivains pouvant à bon droit se vanter d'être la catégorie sociale la plus rebelle au dressage. Malheureusement on peut craindre que peu d'époques aient été autant soumises au dogme que la nôtre, et de manière aussi peu consciente  (11). Voilà qui en effet fait lentement disparaître la littérature du monde visible, tandis que des simulacres d'un maniement plus souple prennent sa place. On peut même se risquer à prédire l'avenir qui lui est réservé: comme pour l'Ailleurs géographique, d'être d'autant plus souvent invoquée à mesure qu'elle disparaîtra, un peu comme la marginalisation actuelle de la poésie permet et autorise la célébration universelle du poète-maudit sous l'effigie rimbaldienne. Seule la maintient encore à flot l'institution, elle vigoureuse, de la critique universitaire. Mais gageons que bien des tenants de la gestion universelle ne verraient guère d'inconvénients à ce que cette branche improductive du savoir soit elle aussi éliminée.

Pourtant, il est un autre domaine, du savoir justement, qui ne répond pas plus aux critères de rentabilité ou de lisibilité, et dont personne cependant ne remettrait en cause la nécessité: la science.

Nul ne s'étonne que les chercheurs cherchent, et parfois trouvent, ni que tous ne soient pas des Einstein en puissance. Nul ne se scandalise que ce qu'elle découvre soit parfois déconcertant, souvent difficile, voire franchement contraire au bon sens.

Ce n'est pas pareil ? Bien entendu, la littérature n'a jamais découvert la pénicilline, prédit l'existence de Pluton ou produit de bombe atomique. Elle n'en a pas moins des effets sur le monde, moins apparents certes, mais tout aussi nécessaires. Mais si les découvertes de la science concernent le monde, les inventions littéraires demeurent dissimulées au cœur du langage. Voilà qui nous ramène au voyage: aucune ville, aucun paysage n'a de vraie réalité sans qu'un peintre, un écrivain ou un événement historique ne lui ait donné la qualité de mythe , écrit avec raison V.S. Naipaul  (12). Autant dire que tout paysage est avant tout littéraire.

La littérature de voyage a la prétention de décrire le monde comme s'il y avait d'un côté le monde, de l'autre le langage, et qu'il suffise d'ouvrir les yeux pour trouver entre les deux l'adéquation convenable. Pourtant dire ce qu'on voit n'existe pas plus que dire ce qu'on pense   (13).

C'est pourquoi le rôle de la littérature ne consiste pas seulement à décrire le monde, mais à le construire à travers le langage, notre seule patrie véritable. Le monde — le monde tel qu'on le connaît, par le langage — naît de la littérature, parmi d'autres choses. Bachelard a depuis longtemps insisté sur la vertu créatrice des images littéraires, mais il faut aller plus loin, car ces images fondent notre vision du monde. À l'aube même des récits de voyage, Christophe Colomb décrit la profusion de la nature américaine avec une émotion et une attention nouvelles (le premier à le reconnaître fut Alexandre de Humboldt), mais dont les expressions proviennent d' Amadis de Gaule   (14). Plus tard, Milton décrira dans le Paradis perdu un jardin d'Éden dont il n'existait aucun exemple, et que personne de son temps n'aurait admiré dans la réalité; mais qui sera pourtant le modèle prophétique , selon Horace Walpole, des jardins anglais nés cent ans plus tard puis, par ce biais, de l'admiration de la nature sauvage: l'auteur de cette vision sublime n'avait jamais vu l'ombre de rien de semblable à ce qu'il imaginait… Il est nécessaire que le témoignage de ses contemporains atteste à la postérité que la description rapportée ci-dessus a été écrite plus d'un demi-siècle avant l'introduction des Jardins modernes   (15). Et qui ne voit combien les fictions de Kafka nous en apprennent plus, jusque dans l'énigme qu'elles continuent de nous transmettre, que tous les récits de voyage parus à la même époque? Ce n'est pas une histoire entre écrivains et lecteurs : aujourd'hui, chacun a été influencé par Kafka, même s'il ne l'a jamais lu, même s'il n'en a jamais entendu parler ; et chacun, lorsqu'il admire la nature sauvage, demeure tributaire de l'Éden imaginé au XVII e siècle par un vieux poète aveugle.

Comment expliquer que cette construction se fasse, de manière privilégiée, au travers de la fiction ?

En contemplant le ciel.

Par une nuit trop claire, c'est en regardant à côté qu'on voit le mieux les étoiles. Ainsi les étoiles qu'on finit par voir vraiment, mais sans pouvoir les fixer, sont nimbées de l'aura de la fiction et du rêve: elles ne sont pas vraiment là, face à nos yeux, mais reléguées dans un lieu qu'il est impossible de regarder en face et qu'on peut tout aussi bien nommer l'imaginaire.

La fiction procède de même, et elle seule peut le faire; la science comme la philosophie regardent choses ou concepts pour ainsi dire droit dans les yeux. Rien n'illustre mieux ce processus qu'un paragraphe du Journal de Kafka.

La création littéraire se refuse à moi. D'où mon plan d'enquêtes autobiographiques. Non biographie, mais recherche et découverte d'éléments aussi réduits que possible. C'est là dessus que je m'édifierai ensuite, tout comme un homme dont la maison est branlante veut en construire une solide à côté, si possible en se servant des matériaux de la première. Ce qui est toutefois fâcheux, c'est que les forces lui manquent au beau milieu de la construction et que, au lieu d'avoir une maison branlante mais entière, il a maintenant une maison à moitié détruite et une autre à moitié achevée, c'est-à-dire rien. Ce qui s'ensuit est pure folie, c'est-à-dire quelque chose comme une danse de cosaque entre les deux maisons, dans laquelle le cosaque gratte et déblaye la terre avec les talons de ses bottes aussi longtemps qu'il faut pour que sa tombe se creuse sous lui. Tout est dit : la littérature est à la fois édification du nouveau et ébranlement de ce qui est, elle est par nature inconfortable. Par le bricolage de la fiction, la création littéraire s'écarte comme malgré elle des éléments réels de l'autobiographie (ou tout aussi bien du voyage), et se manifeste dans le moment même de son retrait.

La littérature fonde le monde. Ce n'est pas sa faute si ces fondations sont peu sûres. Celles de la science, après tout, ne sont guère plus confortables.

Les livres de voyage ont raison sur un point : le monde est toujours et encore à explorer (car la littérature a bien pour vocation de parler du monde), mais sans doute pas sous l'égide d'un espace géographique aujourd'hui parfaitement circonscrit. C'est ce que rappelle Calvino : Tout comme les premiers explorateurs de l'Amérique ne savaient pas en quel point allaient se trouver démenties leurs attentes ou confirmées des ressemblances bien connues, ainsi pourrions-nous nous aussi passer à côté de phénomènes jamais vus sans nous en rendre compte, parce que nos yeux et nos esprits ont l'habitude de choisir et cataloguer seulement ce qui entre dans des classifications déjà vérifiées. Un Nouveau Monde s'ouvre peut-être tous les jours devant nous, mais nous ne le voyons pas.   (16) Ce Nouveau Monde, seul l'imaginaire peut le découvrir en le décapant de sa gangue de lieux communs qui font la trame ordinaire de nos jours et de nos descriptions. Sur cette utopie repose une part essentielle de la création littéraire.

Une fois cette idée admise, on peut peut-être repenser à la pauvreté si souvent reprochée à la littérature française et à la fiction en général (oubliant un instant la part de propagande qui anime ce discours). C'est un faux problème, qu'il faut renverser. La littérature est par principe intéressante parce que par elle passe notre construction du monde à l'aide des mots. Il ne se passe rien en littérature, cela ne veut rien dire d'autre que: on ne croit plus à la littérature, en tant que pesée du monde.

Il ne se passe rien en particulier parce qu'on n'en attend plus rien qu'un délassement sans portée. La perte d'influence de l'écrit face à l'audiovisuel, le goût de la facilité, l'inadaptation au régime de la marchandise, etc., ne suffisent pas à l'expliquer. En d'autres domaines (le sport, mais tout aussi bien l'art contemporain ou la science), des obstacles de cet ordre n'ont pas tant d'importance, précisément parce que, à tort ou à raison, un certain nombre de personnes demeurent persuadés que la recherche scientifique mérite d'être poursuivie, que l'effort sportif apporte quelque chose à l'être humain, que l'art rend visible ce qui ne l'était pas, que la philosophie met à jour des concepts. Or la littérature fait partie des livres, tandis que la musique ou la peinture font partie des arts. Or la littérature est la seule activité créatrice dont on suppose, par hypothèse, qu'elle doit s'adapter aux règles du marché  (17). Ce qui lui manque, c'est, en somme, d'être soutenue par une utopie comme peut l'être le sport, et dont il importerait peu qu'elle soit fausse.

Entendons-nous. Une grande part des textes qui nous sont proposés sous le label littérature , comme du reste la majeure part des paroles, des musiques, des images qui nous assaillent, ressortissent avant tout du dressage. Ce qu'il faut aimer, ce qu'il faut savoir nous est ainsi appris, et nous l'acceptons tous, pour l'essentiel, sans quoi il n'y aurait pas de société possible. Ce n'est que par effraction décrire qu'une rébellion s'y glisse, faisant soupçonner qu'un infime déplacement de l'angle de vue sur les choses puisse lancer l'étincelle messianique dont tout texte littéraire porte souterrainement l'espoir  (18). Autant dire que toutes les mesures imaginables en faveur de la littérature sont à bon droit suspectes; que la littérature est donc actuellement dans une situation impossible. C'est peut-être une chance, après tout, si on considère que la tâche des écrivains est de parler de ce dont on ne peut parler, donc que l'impossible est leur lot.

Dans les incertitudes actuelles de nos destins, qu'une place soit frayée à la subversion littéraire, est plus que jamais nécessaire. Dans son Traité de l'origine des romans, Pierre-Daniel Huet écrivait en 1670 : lorsque la connaissance de la vérité, qui est la nourriture propre et naturelle de notre esprit, vient à nous manquer, nous le nourrissons du mensonge, qui est l'image de la vérité . La littérature est ce mensonge, cette fiction indispensable pour que le monde ne devienne pas un maelström d'effets incompréhensibles dans lesquels la conscience humaine s'annihilerait lentement.

S'agit-il là d'une mythologie de plus, guère différente en son principe de celle qui fonde la légitimité des récits de voyages ? Une telle conception de la littérature a-t-elle encore un sens, dans un monde où jusqu'au rapport entre les mots et les choses sera peut-être bientôt entièrement conduit selon les règles de la gestion marchande ? Cela serait-il qu'il resterait au moins une bonne raison de croire, malgré tout, à la littérature : dans son espace idéal et infini gît encore plus d'aventure et de liberté authentique que dans tous les voyages du monde.

La fiction est le rêve de la pensée. Il n'est pas dit que celle-ci, donc la conscience, puisse survivre sans ce rêve.


Notes
1. En 1840, le docteur J. Guggenbühl installa une clinique pour soigner les crétins des Alpes grâce à l'air pur sur l'Abendberg, près d'Interlaken. On cessera de croire aux vertus thérapeutiques de la cure d'air au début du XXe siècle. Une des origines de ce lieu commun (au sens technique) de la littérature de plein air se trouve dans La Nouvelle Héloïse, lettre XXIII: Ce fut là que je démêlai sensiblement de la pureté de l'air où je me trouvai la véritable cause du changement de mon humeur .
2. Et tant pis si l'admiration de la nature sauvage, de la mer ou tout simplement du paysage est historiquement datée, pas si ancienne que ça, et a quelque chose à voir avec la littérature; voir plus loin.
3. C'est la définition que Littré donne du roman: histoire feinte, écrite en prose .
4. Salon de 1859 , dans Œuvres complètes, Pléiade, 1961, p. 1085. Quelques pages avant, Baudelaire adresse les mêmes reproches à la photographie.
5. Giorgio Agamben, Enfance et histoire, Payot, 1989, pp. 20-21.
6. Exemple récemment republié et de formulation quasi canonique: je souhaitais pouvoir, dans quelque coin retiré de la Terre, partager la vie d'êtres primitifs, encore purs de tout contact avec notre matérialisme insensé Ella Maillard, Croisières et Caravanes, Payot, 1993, p. 96.
7. Fernando Pessoa, Livre de l'inquiétude, par Bernardo Soares. Éditions Unes, 1987, fragment 389.
8. Voir sur ce sujet le livre de Peter Bishop, The Myth of Shangri-La. Tibet, Travel Writing and the Western Creation of Sacred Landscape. University of California Press, Berkeley-Los Angeles, 1989.
9. Elias Canetti, Le territoire de l'homme, Albin Michel, 1978, p. 37-38.
10. Puisque maintenue sinon produite, en particulier dans les parcs et réserves, à grand renfort d'artifice et de gestion. Il faut remarquer, en outre, que la nature sauvage est surtout admirée là où sa sauvagerie est savamment contenue et représentée.
11. Voir à ce sujet les travaux de Pierre Legendre.
12. L'illusion des ténèbres, 10/18, p. 253.
13. La base de toute compréhension en matière de style, c'est que dire ce qu'on pense, ça n'existe pas. C'est que le dire n'est pas seulement une expression, mais avant tout une réalisation de la pensée qui soumet celle-ci aux modifications les plus profondes, exactement comme le fait de marcher vers un but n'est pas seulement l'expression du vœu que l'on forme d'atteindre le but, mais sa réalisation, qui expose le vœu aux plus profondes modifications. Benjamin, Écrits autobiographiques, p. 178.
14. Ce point a été relevé par Leonardo Olschki dans sa Storia letteraria delle scoperte geographiche, Florence, 1937. C'est dans son remarquable Examen critique de l'histoire et de la géographie du nouveau continent, Paris, 1836-1838, que Humboldt rend justice à Colomb. L'ouvrage de E.R. Curtius, La littérature européenne et le Moyen Âge latin, Presses Pocket, 1991, est riche d'informations sur l'origine littéraire oubliée des images descriptives.
15. Walpole, Anecdotes of Paintings, texte et traduction dans Art et nature en Grande-Bretagne au XVIII e siècle, textes présentés par Marie-Madeleine Martinet, Paris, Aubier-Montaigne, 1980, p. 185.
16. Italo Calvino, Collection de sable. Le Seuil, 1990.
17. Ce n'est pas une réclamation, mais un constat.
18. Serait-ce, pour en dénier la possibilité : Brod rapporte une conversation avec Kafka où celui-ci disait qu'il y avait dans le monde assez d'espoir, une quantité infinie d'espoir — mais pas pour nous .

© Sylvain Jouty — tous droits réservés