retour à la page d'accueil

 

 
Textes en ligne  >>  Le pipokine

Le pipokine

Nouvelle écrite pour le festival de la nouvelle de Saint-Quentin 2001

 

C’EST TOUJOURS UN PLAISIR, lorsque je rentre chez moi, de savoir que je vais retrouver le pipokine. On dirait que son instinct le prévient : j'ai beau faire aussi peu de bruit que possible, à peine suis-je sorti de l'ascenseur que je le sens déjà derrière la porte, impatient de fêter mon retour. Qu'a-t-il fait pendant mon absence, a-t-il dormi, en a-t-il profité pour se livrer à mille bêtises ? Je n'en sais rien, à vrai dire, mais il me paraît toujours miraculeux qu'il devine ainsi le moment exact de mon arrivée.

J’ouvre alors la porte aussi doucement que je le puis, de peur qu'il ne tente de s'échapper. Pauvre pipokine ! Comme il est heureux de me voir ! Et comme j'ai honte, par moments, que mon travail m'oblige à l'abandonner ainsi, presque chaque jour que Dieu fait ! Oh ! Ce n'est pas que le pipokine se plaigne, c'est à peine s'il lui arrive parfois, lorsqu'une réunion imprévue m'a retenu plus longuement encore que d'habitude, de laisser paraître un peu de mauvaise humeur. Mais, d'ordinaire, c'est exactement l'inverse, mes absences ne semblent que redoubler sa joie et son affection !

Qu'il tienne à moi est une évidence, mais il est normal aussi que le monde extérieur l'attire ! Et s'il venait à disparaître, c'est bien simple : je ne le supporterais pas. C'est pourquoi j'entrebâille à peine la porte, je veille à ce qu'il ne puisse se glisser le long de mes jambes, je me fais aussi mince que possible. Une fois la porte efermée, je navigue entre le soulagement et l'inquiétude : et si, malgré mes précautions, le pipokine avait réussi à sortir ? Je regarde alors à droite et à gauche, mais évidemment à peine suis-je rentré que le pipokine s'est caché, car il est très joueur. Je ne m'inquiète pas trop non plus, cela fait en somme partie de notre rituel, dont le pipokine pas plus que moi ne saurait se passer. Alors je prends à peine le temps de poser ma veste et ma sacoche sur le fauteuil, et je cherche le pipokine, un peu au hasard, dans toutes les pièces, essayant de deviner quelle cachette inédite il aurait bien pu inventer, tandis que lui, avec une adresse confondante, saute d'un abri à un autre, s'amusant de mon désarroi et de ma peur. Je le crois au sommet de l'armoire ? Il est déjà sous le tapis. Je soulève celui-ci, pensant l'avoir vu bouger ? Voilà qu'il est déjà collé au mur, prenant, par mimétisme, l'apparence d'un rayon de soleil qui, comme par hasard, disparaîtra à peine l'aurai-je examiné de près… Oui, le pipokine est habile autant qu'espiègle, et généralement ce n'est qu'au bout de près d'une heure, et lorsque je commence réellement à m'inquiéter, qu'il consent à me donner un indice plus net de sa présence, en général au seul endroit où je n'aurais jamais pensé à le chercher ! C'est ainsi que le pipokine se venge, gentiment, de ses longues heures de solitude. Quant à moi je me suis aussi pris au jeu, j'ai les sens aiguisés par près d'une heure de quête, de sorte que le pipokine peut se contenter pour mettre fin à notre jeu d'un signe minuscule : un grincement, une odeur, parfois une impression diffuse que n'importe qui d'autre — n'importe qui n'ayant pas, comme moi, une grande expérience du pipokine — ne percevrait absolument pas, mais qui m'indique cependant à coup sûr que mon cher pipokine est bien là. Enfin apaisé, je peux enfin m'asseoir, boire un verre, lire le journal, tandis que le pipokine joue parmi les livres.

Une fois, cependant, j'ai cru avoir perdu le pipokine pour de bon. J'étais rentré depuis trois heures déjà, j'avais naturellement pris toutes les précautions habituelles et je l'avais cherché dans les lieux les plus improbables : à l'intérieur de la table du piano, derrière la trappe d'accès sous la baignoire (mais comment le pipokine aurait-il pu l'ouvrir ?), dans le carton à chaussure où je conserve mes vieilles lettres d'amour ; pourtant le pipokine ne donnait toujours aucun signe de vie. Il n'était tout simplement plus là !

Affolé, terrorisé même par la perspective de l'avoir perdu, j'ai rendu visite aux voisins afin de leur demander si, par hasard, ils ne l'avaient pas vu, hypothèse à vrai dire inconcevable tant le pipokine est discret, peut-être dans les couloirs, l'escalier, le hall, la cour même. Peine perdue naturellement. Et déjà j'imaginai mon pauvre pipokine en proie aux mille dangers de la grande ville, déjà je me demandai s'il me fallait prévenir la police — mais comment faire pour lui donner le signalement précis du pipokine ? Heureusement qu'après cette enquête aussi inutile qu'embarrassante (les voisins, naturellement, sont jaloux de mon pipokine, et sa disparition devait au fond leur faire plaisir, bien qu'en surface ils aient fait mine de me plaindre), alors que je rentrai chez moi aussi désolé qu'incertain sur la conduite à tenir, j'eus l'immense joie, à peine la porte entrebâillée, de le surprendre dans l'entrée ! Il n'a évidemment pas tardé à disparaître, mais le fait même qu'il se soit ainsi laissé surprendre, contrairement à son habitude, montre combien l'incident l'avait lui-même affecté. Quant à moi, j'avais pu mesurer plus nettement que d'ordinaire la perte irrémédiable que je subirais si le pipokine venait à disparaître…

Inutile donc de dire — ou plutôt non, pas inutile du tout — que je suis fier du pipokine, que je suis fier, plus exactement — curieux comme avec le pipokine, à propos du pipokine, autour du pipokine, on ne cesse de chercher ses mots, de traquer l'expression exacte, en ayant toujours l'impression que le vocabulaire est inadapté ! — que le pipokine ait élu domicile chez moi. Oh ! Là encore, éludomicile n'est pas l'expression la plus appropriée, le pipokine était déjà en possession de mon père, et sans doute de mon grand-père ; c'est, comme qui dirait, un bien de famille, mis à part le fait qu'il ne s'agit pas d'un bien. Mais voici que je retombe dans mon indécision habituelle : comment parler du pipokine, sinon de manière maladroite ?

En me relisant et en me corrigeant, peut-être ? Mais non, voilà qui au contraire aggrave les choses ! Ainsi je m'aperçois que j'ai écrit que le pipokine était en possession de mon père , expression sans nul doute exacte, mais qui n'en manifeste pas moins une amphibologie coupable, car ne dirait-on pas, par cette formulation, qu'à très peu de choses près c'est le pipokine qui possédait mon père ? Ce qui d'ailleurs n'était peut-être pas si faux ; de sorte que j'en viens à penser que la difficulté que j'éprouve à parler du pipokine ne fait en somme que manifester sa véritable nature, qui est, précisément, de paraître se dissoudre en insignifiance à proportion de l'attention qu'on lui porte ; les concepts glissent sur son plumage (c'est une image, le pipokine n'a pas de plumage) comme l'eau sur celui des oiseaux, de sorte qu'il suffit d'oublier de le considérer ne serait-ce qu'un instant, et hop ! déjà le pipokine paraît tout autre : non pas un autre pipokine, non pas autre chose que le pipokine, c'est bien le pipokine lui-même, mais si méconnaissable, si négligeable même, qu'on peine à le reconnaître et qu'on hésite, quelque seconde, à l'appeler encore pipokine .

En raison même de cette difficulté, il faut pourtant bien tenter de le décrire, et avec le plus d'objectivité, de prudence et de méticulosité possibles. Mais voilà que, sitôt énoncée cette problématique, le problème lui-même ne fait qu'empirer : car décrire quoi, au juste ? Ce qui, matériellement, signale la trace du pipokine ? Ses odeurs fugaces, les pensées dont il m'imprègne, les empreintes qu'il laisse, parfois, sur le sol dallé de la cuisine, un peu semblables, en plus petit, à celles que font mes chaussures à semelle de caoutchouc lorsque je traîne les pieds ? Ou, de manière plus ambitieuse (et qui paraît une gageure) dire à quoi il ressemble ?

Non, décidément, je m'enferre. Mieux vaut au fond analyser quels sont mes rapports, nos rapports avec le pipokine, avec les pipokines, puisque après tout je ne suis pas le seul, loin de là, à bénéficier de sa présence, ou de celle d'un de ses congénères, ou avatars, ou manifestations, je ne sais trop. Est-ce le même pipokine dans toutes les maisons ? Est-il concevable qu'il montre autant d'ubiquité ? Cela paraît peu vraisemblable, mais tout autant, au fond, que d'imaginer plusieurs pipokines, car le pipokine n'est pas un animal.

Ah ! Mais voilà encore une difficulté. Car à coup sûr le mot congénère ne convient guère pour parler du pipokine, ou d'un pipokine. Peut-être vaudrait-il mieux considérer que chaque pipokine n'est qu'un reflet, une apparence du véritable pipokine, du Pipokine primordial, comme cet électron unique peuplant à lui seul l'univers imaginé par je ne sais plus quel physicien. Oui, mais voilà, cela n'est guère possible non plus, car je sais bien que le pipokine (je veux dire le mien) est sans contestation possible le plus achevé de tous. J'ai eu l'occasion, plusieurs fois, de comparer, et tous mes visiteurs en conviennent aisément : mon pipokine est indiscutablement plus présent, plus affirmé, plus pipokine en somme, que tous les autres qu'ils ont pu, non pas observer (la seule chose que l'on puisse observer du pipokine, c'est avec quelle constance il se dissimule à l'observation) mais plutôt apercevoir (encore le mot apercevoir est-il, naturellement, trop précis, trop affirmatif pour le pipokine). Oh ! Je n'en suis nullement responsable, seulement le fait est là, dès qu'on parle du pipokine, on en vient tout naturellement à entendre mon pipokine, un peu comme si, dans l'idée même de pipokine se glissait nécessairement l'idée d'un pipokine à soi, ou plus exactement à moi, comme si un pipokine impersonnel était inenvisageable, ou qu'un pipokine appartenant à quelqu'un d'autre ne réalisait pas complètement l'essence de l'idée de pipokine ; et je soupçonne parfois les autres de prétendre avoir eux aussi un pipokine par simple envie ; de sorte qu'ils calquent leur pipokine imaginaire sur mon pipokine réel, mais comme celui-ci n'est réellement connu que de moi seul, force leur est d'inventer à partir de ce que je leur en confie ; or, bien évidemment, il est tellement difficile de parler du pipokine qu'ils n'en apprennent que des bribes contradictoires, et que de mon pipokine coloré, odorant, remuant, bruyant, ils n'obtiennent et ne présentent qu'un reflet trompeur, différant autant de l'original qu'une mauvaise photographie de l'être de chair qu'elle représente ! Mais, de ce pipokine qu'ils imaginent plus qu'ils ne le connaissent, ont-ils jamais vu autre chose que ces huit lettres, P I P O K I N E, tracées d'une main tremblante sur un bout de papier déchiré, que je conserve précieusement dans mon portefeuille, et que je consens parfois à leur montrer  ?

© Sylvain Jouty — tous droits réservés

[haut]