Sylvain Jouty, retour à la page d'accueil

 

 
Livres  >>  L’odeur de l’altitude, roman
Le Livre de Poche n° 15414, 2003, 288 p., 5,50 €
Éditions Fayard, 1999, 302 pages, 18,60 €
Isbn  2-213-60440-1
Grand prix du salon du livre de montagne de Passy 1999
El olor de la altitud, traduction espagnole par José Luis Serrano,
éditions Desnivel, Madrid, 2001
Запах высоты, traduction russe И. Галина, éditions AST, Moscou, 2006.
Présentation
Presse
Extraits

Présentation

Quatrième de couverture

PORTÉ par la collision entre l’Inde et le Tibet, l’Himalaya ne cesse de s’élever, nous apprend la tectonique des plaques. Il en va ainsi du Sertog, sommet imaginaire qui est l’un des héros de ce roman : montagne sacrée au XVII e siècle, estimé plus haut que l’Everest en 1913, il demeure, vers 1980, le plus haut sommet inviolé du monde — donc le plus précieux pour les alpinistes.

Là où le sous-continent indien vient percuter l’Asie, trois plaques narratives s’entrechoquent, trois époques, trois styles. Au XVII e siècle , deux Jésuites venus évangéliser le Tibet ; en 1913, une expédition internationale aux prises avec les dangers de la haute altitude, et qui se termine en catastrophe ; enfin, un superalpiniste solitaire contemporain, qui doit pour gravir la montagne non seulement lire le relief, mais également les traces contradictoires de ses prédécesseurs.

L’histoire bute sur une aporie, celle du sommet, moment de l’indicible au-delà duquel il n’y a rien, ou tout : la mort, la légende, le mensonge ou les dieux. Du véritable sommet, on ne redescend jamais, et les seuls mots adéquats sont ceux de la fiction, c’est-à-dire de l’énigme. Évitant les clichés des livres de montagne, ce roman redonne à celle-ci son relief, sa complexité et aussi ses implications diverses et profondes dans l’histoire humaine, à un moment extraordinaire où l’imaginaire rejoint la réalité — en témoigne la découverte récente du corps de Mallory sur les flancs de l’Everest…

Sylvain Jouty connaît très bien la montagne et son histoire, qui sont ses domaines professionnels. Après deux romans et un recueil de nouvelles, c’est la première fois qu’il les aborde par la fiction.

Presse

L’exigence de ce roman est tellement rare dans la littérature française de cette fin de siècle qu’elle mérite qu’on s’y arrête et qu’on salue son auteur, Sylvain Jouty. Voilà un livre fort, plein, maîtrisé. Une rencontre qu’on a hâte de faire partager comme un secret. […] La révélation finale fait résonner ce roman longtemps après l’avoir refermé. On a envie de dire qu’on respire mieux en redescendant de ces sommets. Car cette tragédie humaine nous parle aussi de nous, aujourd’hui, ici-bas.
Christian Sauvage, Le journal du dimanche, 12 septembre 1999.

L’ensemble, mystérieux, fascinant, est tout bonnement l’un des plus beaux livres de cette rentrée. Jouty prouve que l’esprit de quête bouge encore. Il sait surtout l’écrire, ce qui est encore bien mieux.
Michel Crépu, L’Express, 7 octobre 1999.

Ce roman dont la lecture vous empêchera de regarder derrière vous — attention à la chute — est sans doute la cime de la rentrée littéraire de cet automne.
Christine Arnothy, Le Parisien, 19 septembre 1999.

L’Odeur de l’altitude procure parfois le même plaisir qu’une bande dessinée, et d’autres fois celui d’une lecture serrée, riche, qui mène de l’expression du XVII e siècle truculente ou sceptique des jésuites à la pensée de l’alpiniste dépouillée par l’altitude.
Christine Fiszer-Guinard, Les Inrockuptibles.

Contrairement à l’apparence, l’alpinisme n’est pas vraiment le sujet [de ce roman], seulement le prétexte pour une sorte de méditation sur la fascination d’un sublime inatteignable et sur l’inconnu, inviolable comme ce sommet mythique et métaphorique. […] Un tel sujet est délicat, complexe. En étayant la fiction de situations réelles, l’auteur a su le dominer et en faire un roman qui a du corps et de l’âme.
P.-R. L., Le Monde des livres, 10 septembre 1999.

Ces récits s’emboîtent pour arriver à un beau livre d’aventure, à la fois humaine, mystique et sportive. Sylvain Jouty nous dit que le sommet n’est jamais atteint et que le but le plus intensément recherché ne peut être rejoint que lorsqu’il n’est plus un but .
Le propos du romancier, qui met notamment en scène des alpinistes pris dans la tourmente, tout près du sommet (et qui, pour la plupart, ne reviendront pas), résonne étrangement après la découverte en mai [1999] près du sommet de l’Everest, du cadavre du Britannique George Mallory. Il est vraisemblablement mort dans une chute alors qu’il descendait du toit du monde en 1924.
Claude Casteran, dépêche A.F.P., 13 septembre 1999.

Dans tout débat sur la littérature alpine revient comme un leitmotiv l’absence, en ce domaine, d’un équivalent de Moby Dick … Sylvain Jouty pourrait bien être le Melville de la montagne avec ce roman.
L’Alpe, automne 1999.

Sylvain Jouty sait insuffler lyrisme et émotion à ces pages vibrantes, d’un courage surhumain qui mène à l’extase mystique des hauts sommets.
Notes bibliographiques, août-septembre 1999.

L'odeur de l'altitude, troisième roman de l'auteur de la Région massétérine (Denoël, 1988) qui nous mène sur les sentiers du Sertog, montagne mythique, plus haut sommet du monde dont l'existence est en même temps certaine et douteuse : un texte à lire en regard du Mont Analogue de René Daumal. Car c'est une évidence, le roman de Jouty répond à l'inachèvement de celui de Daumal tout en produisant une quête fantastique le long des pentes du Sertog à trois époques différentes de l'histoire.
Matthieu Baumier, Supérieur Inconnu, n° 17, janvier-mars 2000.

Enfin, pour ceux qui, en ces temps de canicule, recherchent un peu d'air frais, ou mieux encore sont adeptes d'alpinisme spirituel, on conseillera L'Odeur de l'altitude, de Sylvain Jouty. Un récit qui, en trois temps, mène au sommet - imaginaire - du Sertog pour une méditation sur la fascination de l'inconnu et de l'inatteignable.
Ch. R., Le Monde des Livres, 18 juillet 2003.

Les récits s'emboîtent pour aboutir à un beau livre d'aventure, à la fois humaine, mystique et sportive. Sylvain Jouty y écrit que &« le sommet n'est jamais atteint » et que « le but le plus intensément recherché ne peut être rejoint que lorsqu'il n'est plus un but ». Écrit par un grand connaisseur de la montagne […], ce livre situe la montagne dans l'histoire humaine, alors que, ces derniers mois, l'actualité a rejoint la fiction. […] « Hugo a déjà vu plusieurs fois des morts, certains désarticulés par des chutes de plusieurs centaines de mètres […] Ce qu'il voit maintenant, ce sont les visages parfaitement conservés » de membres de l'expédition de 1913. « Ils sont calmes. Ils sont beaux… »", écrit Jouty dans cette fiction qui fouille l'âme de ces "conquérants de l'inutile".
La République des lettres, 1999.

L'Odeur de l'altitude a été composé de manière un peu différente [de la région massétérine écrite à partir de plusieurs nouvelles] […] Chaque fragment d'un récit constitue un chapitre, dont la dernière phrase, interrompue, est achevée par le titre du chapitre suivant – procédé inspiré de celui de Lewis Carroll dans Sylvie et Bruno. L'interprétation des trois donne au lecteur le sentiment que le sommet vers lequel tendent ces ascensions, situées à trois époques différentes, se situe au-delà du temps comme de l'espace, sentiment confirmé par la révélation finale faite à Hugo : « le sommet est dans un autre monde. »
Francis Berthelot, Du rêve au roman, la création romanesque, EUD, 2003, pp. 96-97.

[haut]

Extraits

Premières pages

J’AI TOUJOURS EU PEUR DES ODEURS,

j’ai toujours été séduit par elles. Aussi loin que je me souvienne, l’altitude équivaut pour moi à une odeur, indéfinissable mais précise. En elle se mélangent des éléments disparates mais identifiables : le contact froid du métal, l’air coupant des aubes, la graisse qui protège du soleil et celle qui nourrit le cuir, l’âcreté de la gourde en peau, le chanvre craquant de gel, la lueur falote de la lanterne, l’engourdissement (presque une ivresse) de la fatigue et de la peur ; la lumière trop forte des sommets, la saveur trop fade de la neige bouillie ; s’y intègrent des images aussi, des souvenirs — me revient par exemple, alors même que j’écris ces lignes, celui de tel réveil dans le froid du bivouac, de l’éclair qui zèbre et éclaire la paroi tandis que le tonnerre déclenche à l’intérieur de moi-même sa déflagration —, et beaucoup d’autres choses encore, que je ne saurais démêler, mais dont la sensation d’ensemble pourrait se résumer ainsi : je suis rentré dans un univers où les règles inventées ou comprises par l’homme n’ont plus cours ; où celui-ci n’a jamais pénétré — et si peu — que par effraction, forfait dont il devra rendre compte quelque jour.

Et, pour moi, ce temps est venu.

Dans les anciens récits, c’est toujours une odeur, des odeurs, indicibles et complexes elles aussi, qui signalent la proximité du Jardin, bien avant que n’en soient visibles les murailles d’or, hautes comme le ciel et percées de nulle porte. Mais, si l’altitude est une odeur, elle est si subtile qu’elle semble n’avoir plus rien à voir avec le sens de l’olfaction ; on dirait que, dans notre siècle profane, c’est à elle qu’il revient de rassembler les éléments édéniques épars, les indices de la proximité du seul Lieu propre à l’homme — le seul, par conséquent, qu’il ne pourra jamais rejoindre, mais dont il conserve cependant la nostalgie au point qu’elle pousse certains à gravir avec obstination des sommets dits inaccessibles . De cette tâche, seul pouvait se charger le plus ténu, le plus secret, le plus méconnu de tous les sens ; de cette tâche, le langage ne pourra jamais rendre compte ; voilà pourquoi, je le crois, l’homme a cru bon d’inventer l’alpinisme, qui est une religion méconnue, comme se le cachent avec constance ses adeptes. Car quoi d’autre qu’une foi peut pousser un homme à accepter la mort ?

Mon début est trop rude, je le crains. Ce n’est pas ainsi qu’on commence un récit d’expédition, surtout lorsqu’il se termine par un désastre. Mais que m’importe ? Je n’ai de comptes à rendre qu’à mes camarades, et ils sont morts. Ils sont morts d’altitude. Sans doute à beaucoup une telle mort semble absurde, inutile. Je n’ai pas à la justifier ; on croirait que je me disculpe. Eux aussi le savaient : c’est ainsi.

Cela survient toujours comme une révélation, suffoquante ou libératrice. Cela se passe parfois au détour d’une crête, parfois au beau milieu d’une pente, ou alors que, assis sur une petite vire, je tiens la corde qui assure mon compagnon ; parfois le vent souffle furieusement, les nuages enragent et s’emmêlent aux arêtes — si fascinants, dans leur incessante métamorphose, que je me surprends alors, malgré l’urgence et le danger, à les contempler plusieurs secondes, oublieux du lieu où je suis ; à d’autres moments ciel et monde sont au contraire sans querelle, comme si la montagne avait brusquement perdu tout relief, et que plus aucune question ne se posait ; mais c’est ainsi, ça a toujours été ainsi : tout d’un coup, je suis en altitude ; au sens propre, je le sens ; et tout, d’un coup, est différent. Peu importe la mesure de l’altimètre ; peu importent les cartes trop imprécises, les indications pédantes des géographes, les commentaires trop techniques des alpinistes ; je n’ai plus de comptes à rendre ; la vallée, les hommes sont définitivement lointains, présents pourtant, mais idéalisés par une souveraine distance verticale. J’ai quitté le monde corruptible et sublunaire ; je ne vis plus, l’espace de quelques instants, que dans un instant éternel et serein. La vie alors retrouve sa plénitude perdue ; et la mort elle-même est acceptée, car rien ne fait défaut, cela malgré la souffrance et le péril extrême. Car la souffrance n’est pas un défaut, ni le plaisir son contraire — c’est aussi cela, ce que tout homme sait sans jamais vouloir se l’avouer, que m’a appris l’altitude. Cela peut se passer à moins de trois mille mètres, dans les Pyrénées, comme à plus de sept mille dans l’Himalaya. Cela m’est arrivé pour la dernière fois sur les flancs du Sertog, lorsque j’ai vu partir vers le sommet Hermann von Buch, mon ami, petite silhouette incertaine et bientôt dissoute dans les volutes de neige, sur la courbe pure de l’arête. Mais aujourd’hui von Buch est mort, et qu’il ait ou non atteint le sommet n’a plus aucune importance.

Car — et cela aussi, c’est l’altitude qui me l’a appris — il faut toujours et nécessairement retomber.

C’est par une odeur aussi que mon voyage a vraiment commencé. Elle m’a surpris — elle m’a empris serait plus juste — alors que notre bateau accostait à Calcutta : avant je n’avais pas eu l’impression d’être parti, tant les confortables cabines de l’ Alexandrie mettaient d’application inutile à nous rappeler le confort d’un intérieur bourgeois. Dès l’entrée dans le port, le navire tanguait encore, j’ai senti l’Orient, terre déjà familière par son opacité même. Ce n’était bien sûr pas la même odeur que l’altitude, mais, dans l’oisiveté du débarquement, il m’était plus facile de l’analyser. Plus ténue sans doute, plus évidente aussi, l’impression était similaire : j’entrais dans un univers qui allait me conduire à son gré. C’était au début plutôt agréable, comme un col que l’on franchit, et de l’autre côté duquel on s’attend à découvrir un paysage inconnu, et d’autant plus inconnu qu’on sait qu’il s’écartera de la différence qu’on imaginait par avance ; il est alors tentant d’essayer de surmonter cette difficulté, en imaginant une autre différence… Mais cela ne marche jamais, évidemment, et l’on en vient alors presque à croire à une volonté, de la part de la réalité, à décevoir nos attentes envers elle ; et à coup sûr à être déçu, au point de vouloir remplacer par l’imaginaire pressenti ce paysage réel qui est venu s’y substituer de manière qui nous paraît maintenant usurpée. Mais la seule existence possible de ce paysage imaginaire s’est entre temps évanouie, comme le rêve qui s’estompe au réveil devant la force et l’évidence plus grandes du réel, qui ne vainc le rêve que par la violence. C’est quelque chose à quoi j’ai plus d’une fois pensé, et je me suis dit, souvent, qu’en somme ce n’était qu’au peu de persévérance de notre esprit qu’il devait d’être ainsi toujours vaincu par la pauvre, la misérable, l’opaque réalité, si scandaleusement nue et impénétrable que nous la recouvrons bien vite des oripeaux de nos illusions…

Mais, sitôt à terre, cette odeur, ce mélange infini d’odeurs qu’était dès lors pour moi l’Orient, m’a indisposé plus que les mendiants, la misère, la crasse omniprésentes. À ceux-là j’étais préparé, et du reste la différence était plutôt que la misère ici était visible, presque joyeuse, en tout cas personne n’en avait honte — et non dissimulée, comme en Europe, dans des faubourgs et des taudis inconnus, presque aussi inaccessibles que la montagne que nous partions conquérir. (Sans doute me trompais-je en écrivant ces lignes : il y a bien sûr à Calcutta des slums à peine cachés ; mais c’est jusqu’à la frontière entre le visible et l’invisible qui pour moi, Européen, se dérobait).

Nous avons gagné notre hôtel et, lorsque Klaus a voulu nous entraîner dans la visite de la ville, j’ai décliné son offre, prétextant une migraine. Klaus a insisté, de ce ton cassant qu’il prend — qu’il prenait — par moments. Eh quoi ! , ai-je dit. Non : en vérité, je n’ai sans doute rien dit du tout. La répartie que je me suis inventée est trop belle pour être vraie, car je n’ai jamais eu le sens de l’à-propos. C’est ainsi, le lecteur — comment écrire sans la présence, par-dessus mon épaule, d’un imaginaire lecteur ? — en est dès l’abord prévenu : j’ai tendance comme malgré moi à me donner le beau rôle. Ma formule, j’ai dû la ruminer ensuite, trouver dommage qu’elle ne soit pas venue siffler entre mes dents au bon moment, et reconstruire l’incident dans ma tête, en prévision plus ou moins consciente de ces pages, puisque nous étions convenus que j’étais, de nous tous, celui qui devrait écrire le récit de notre aventure. En somme, il est logique que j’en sois le seul survivant, puisque sans cela nul n’aurait pu la dire… Cet humour-là, je le sais, passera aussi mal que ma prétendue sincérité : on ne plaisante pas avec les morts ; surtout dans mon cas. Car autant le dire d’emblée : si mes compagnons sont morts, c’est par ma faute.

Je ne cherche pas à me défendre. Je ne tiens pas à expliquer . Que ceux qui s’en jugent dignes me jugent — cela, à leur tour, les juge.

Le lendemain avait lieu la réception d’accueil. Devait nous accueillir rien moins que Lord Minto, Vice-Roi des Indes, ou plus probablement son représentant puisqu’il était fort affairé, à ce qu’on racontait, par la préparation d’un accord avec la Chine sur la délimitation de la frontière tibétaine. Ce que j’avais vu des Anglais sur le bateau ne me donnait pas envie de les connaître de plus près. Le peu qu’en racontait Dachstein, lorsqu’il sortait de son mutisme habituel, était plutôt amusant, mais ne me disposait pas plus en leur faveur, et en outre j’ai toujours eu en horreur ce genre de cérémonies. Ma migraine par conséquent se prolongea. J’en profitai pour finir de relire le Quichotte, — excellente préparation pour nos futures aventures.

Voilà certes une pensée que je ne pouvais guère confier à mes camarades. Ceux-ci avaient fait preuve envers notre but, tout au long de la traversée, d’une totale absence de distance, et je me sentais coupable d’un détachement qui, croyais-je, me différenciait d’eux. Cela était certes naturel de la part des guides, payés pour accomplir un travail à tout prendre moins fatigant, guère plus dangereux, et à coup sûr mieux payé que celui de paysan ou de larbin, auxquels ils étaient destinés avant qu’il ne prenne à quelques gentlemen britanniques l’idée étrange de conquérir les sommets qui dominaient leurs pauvres vallées. Mais le docteur Klaus regardait notre objectif, comme il disait parfois, avec la certitude confiante d’un enfant pour qui le monde ne surplombe pas le gouffre insondable où chaque pas risque de l’entraîner. Seul George Dachstein, malgré ou peut-être à cause de son évidente misanthropie, montrait une relative indifférence. Il était difficile de savoir ce qu’il pensait, car il ne se livrait guère, si ce n’est par des formules étranges, qu’on ne savait trop attribuer à une formidable ironie ou à une terrible irritation envers ses semblables ; mais je le résumerais volontiers d’une phrase aussi énigmatique que celles qu’il affectionnait : pour lui, le monde surplombait bien un gouffre insondable ; mais ce gouffre n’était pas sous nos pieds. À tous égards, Dachstein était un être mystérieux.

Quant à Hermann von Buch, c’était encore autre chose ; lui aussi me faisait songer à un enfant, un enfant pour qui tout est jeu, et qui comme tous les enfants prend le jeu pour la chose la plus sérieuse du monde.

À tous les trois en tout cas, il semblait naturel d’avoir abandonné travail, famille, patrie et de passer trois mois en mer pour s’approcher d’une montagne dont, quelques années auparavant, personne n’avait connaissance. Il leur paraissait naturel de vouloir la gravir sans se préoccuper de rien d’autre. Il leur paraissait naturel que l’homme aille toujours plus loin et toujours plus haut ; qu’il se dépasse sans cesse, comme on dit aujourd’hui avec emphase ; il leur paraissait naturel que l’homme trouve naturel de faire ce qui n’a jamais été fait, simplement parce que cela n’a jamais été fait ; sans voir la conséquence de cette proposition, qui est que tout ce qui peut être fait doit être fait, jusqu’au plus abject et au plus inhumain — et telle est bien la tâche que semble depuis s’être assignée l’humanité, comme on a commencé de le voir avec l’abomination de la guerre mondiale, vers laquelle mes compatriotes (tout autant que ceux de mes compagnons) ont si joyeusement couru. Voilà encore une pensée qu’il n’eût guère été question de confier à mes camarades, sauf peut-être à Dachstein ; mais il avait une manière bien à lui de décourager toute confidence, qu’il jugeait probablement soit inutile, soit superflue.

Quant à Klaus, il aurait certainement désapprouvé et ces pensées, et leur aveu. J’imagine fort bien la manière dont il m’aurait dit de sa voix douce : Nous ne sommes pas là pour avoir des états d’âme, M. Merchand. Nous étions là — c’est-à-dire, pour le moment et pour ce qui me concernait, dans cette chambre d’hôtel de Calcutta, dans la chaleur moite du printemps — pour explorer et, si possible, gravir le Sertog, l’une des plus hautes montagnes du monde, plus haute en tout cas que toutes celles gravies jusqu’alors, et peut-être — les géographes en discutent encore — la plus haute de toutes. Pour cela nous étions les mieux placés, peu de gens l’auraient contesté ; nous faisions tous partie, guides et Messieurs confondus, de l’élite alpine. Pourquoi, alors, une telle impression de désarroi m’avait-elle frappé si souvent lorsque, sur le bateau, j’observais notre petit groupe ? Non : désarroi n’est pas le mot qui convient. Futilité serait plus juste. Voilà : notre but était futile, au sens latin du mot. Notre but était une fuite.

Il peut paraître abominable de parler ainsi des victimes d’une horrible tragédie. Cela signifie évidemment que je n’étais pas à ma place au Sertog, et que c’est peut-être de cela aussi que mes camarades sont morts. Dès ce moment-là, j’aurais dû renoncer ; mais renoncer était déjà impossible. Autant il m’avait toujours paru parfaitement naturel de gravir les montagnes des Alpes, fût-ce par les faces les plus improbables et les plus dangereuses, mais comme un jeu qui m’était personnel — autant notre voyage me semblait, à mesure même que nous approchions de notre but, de plus en plus contraire à l’ordre des choses. Les odeurs de l’Orient n’étaient qu’un écœurant mélange d’épices et de pourritures, qui me signalait, à chaque respiration, combien je m’étais fourvoyé. Je ne crois pas au bonheur, l’univers pour moi est tout sauf serein, et je craignais de trouver au Sertog les prémisses d’un cataclysme. Mon intuition a toujours été bonne, et celui-ci, comme on sait, n’a pas tardé : lorsque je suis revenu, seul, à Paris, la Grande Guerre avait éclaté. Bien entendu mes blessures m’en ont tenu à l’écart.

Peut-être, pour cette raison même, valait-il mieux pour moi que mes compagnons ne soient pas revenus ; car mieux vaut des compagnons morts que des compagnons devenus des ennemis.

[haut]

pages 161-169

LORSQUE vers onze heures la lumière devient trop crue pour les photos, Hugo part avec Karim rechercher les traces de l’expédition Klaus. Leur camp de base devait être dans les parages ; plus haut, aucun emplacement ne s’y prêtait. Il n’y avait que le glacier ; hors, celui-ci avait avancé d’au moins cent mètres, peut-être plus. Où chercher ? Karim et Hugo partent à l’aventure, chacun de son côté, errant au hasard parmi les moraines branlantes et les lames étincelantes des pénitents des neiges.

C’est Karim qui trouve le premier. Quelque chose brille sur la glace. Le reflet d’un morceau de quartz, peut-être ; mais ce qui attire son regard, c’est que cela n’est pas à la surface du glacier, mais au-dessous d’elle, enfoncé dans un trou, et cependant au sommet d’un piédestal gracile et incongru, un stalagmite de glace qui supporte une petite cuillère en argent. Karim appelle Hugo. C’est étrange, vraiment. Le métal et le soleil ont fait fondre la glace tout autour, tout en préservant la mince colonne de soutien, et la petite cuillère, paradoxe visible, s’est en même temps enfoncée et exhaussée. Ils fouillent aux alentours, retrouvent d’autres vestiges anodins et poignants — boîtes de conserves rouillées, mats de tente, morceaux de laine… mais déjà ce travail ennuie Hugo. La pensée du destin de ces hommes le met mal à l’aise ; et comme d’habitude, il ne voit, pour y échapper, que l’action. Il décide de partir dès le lendemain en reconnaissance, donc d’étudier l’itinéraire à suivre.

Hugo regarde les parois aux jumelles. Où se trouve la pente de neige uniforme remontée par Merchand ? À l’endroit indiqué, il n’y a que des séracs rébarbatifs et beaucoup trop dangereux. Cela n’étonne pas trop Hugo : dans les Alpes aussi, des pentes lisses se sont en cinquante ans transformés en succession de séracs. Ou l’inverse. La cascade de glace, elle aussi, est hors de sa portée d’alpiniste solitaire ; ne reste que le Gurgl, couloir en effet bien semblable à celui du piz Bernina, au demeurant moins raide et moins étroit que ce que décrivait Merchand. Rien d’étonnant à cela : Hugo a souvent constaté combien les récits d’alpinistes exagéraient, presque malgré eux. Combien de pentes verticales , de pics inaccessibles , de parois absolument lisses,de passagesextrêmes se sont révélés, par la suite, sans difficultés notables ? Tout n’est-il pas qu’illusion ? Ou plutôt : tout n’est-il pas qu’une question de mots ?

Il suffit de dire : ce pic est inaccessible pour donner l’envie et la force à quelque autre de le gravir. À l’inverse, il suffit de dire : ce sommet est facile pour que la difficulté s’en atténue comme par miracle. Oui : tout est une question de mots, car l’homme n’habite pas la terre : il habite le langage. Et ainsi, un mot de trop ou de moins change la montagne.

Hugo observe le Gurgl aux jumelles. Il n’y a pas de chutes de pierres : d’une part, le couloir ne voit jamais le soleil ; de l’autre, les pierres que l’alternance du froid et du réchauffement, par le phénomène de la gélifraction, détache des pentes supérieures, sont déviées dans un couloir secondaire, et tombent en cascade, par-delà la falaise verticale, dans la chute de séracs. Malgré le bouleversement incessant de celle-ci, une trace grise en témoigne, progressivement estompée dans le glacier.

Et puis le couloir sera en neige dure, sûr et aisé à remonter.

Du temps de Merchand, c’était bien différent. Un couloir comme celui-ci, cela voulait dire des heures de taille, des milliers de marches à creuser. Aujourd’hui, seules quelques pointes d’acier effleurent la surface.

Pour la seconde fois Karim le hèle. Il a trouvé quelque chose. Ce n’est qu’un morceau de tissu ; sans doute un bout de tente.

Ces vestiges ne font pas signe.

En haute montagne, Hugo est à son affaire. Il n’y a pas à réfléchir ; aucun désarroi comme celui qu’il éprouve, comme une drogue, dans les banlieues. Le danger impose l’action et l’action élude les questions. Tout est à sa place ; c’est lorsque des mots comme souffrir ou jouir n’ont plus de sens que Hugo se sent chez lui.

Oui : comme tout être humain, Hugo habite le langage. Mais parfois il aimerait déménager : seule la montagne lui permet d’entrouvrir la porte.

Hugo est parti. Sac lourd, bâtons de marche à la main, les deux piolets — les engins , comme on dit aujourd’hui — accrochés au sac. Allure lente. Méfiance des crevasses. Pour un solitaire, c’est là le plus grand danger : non pas les passages raides ou techniquement difficiles, mais ces pentes où des débutants encordés ne craindraient rien et où Hugo se sait à la merci du moindre trou de neige.

Hugo n’a pas emporté son appareil photo. Cela lui a valu une engueulade de Karim.

Hay, Hugo ! You forgot your camera.

No, Karim, I didn’t. I don’t take it. No photos.

— Mais — tes sponsors ? Ils en ont besoin ! Et comment tu vas prouver ton ascension ? Les gens ne vont pas te croire…

— Oui, Karim, tu as raison. Les sponsors ils en ont besoin. C’est pourquoi ils ne les auront pas.

— Je ne comprends pas.

— Je comprends que tu ne comprennes pas. Moi-même je ne suis pas sûr de comprendre. Mais ne t’en fais pas. Je sais ce que je fais, même si je ne le sais pas.

Un instant de silence. Karim ne sait que penser.

— Tu vois, c’est comme la montagne : tu sais ce que tu dois faire. Et je sais que ce que je dois faire, c’est justement de ne pas prendre de photos. Bien sûr, j’ai promis. Mais eux, ils promettent tant de choses à tant de gens, et qu’ils ne tiennent jamais… Je pense que je suis un plus petit menteur qu’eux.

Karim a un regard désapprobateur, mais il ne dit rien. Il souhaite bonne chance à Hugo, qui se retourne une dernière fois.

Appuyé sur ses deux bâtons, Hugo s’impose de grands détours, là où la neige dessine l’affaissement d’un abîme caché, ou lorsque la croûte change de consistance ou de couleur. Il faut lire d’infimes indices. Son instinct le guide, mais il sait que son instinct ne suffit pas et qu’un pot totalement invisible n’est pas rare.

La rimaye lui donne du fil à retordre. Hugo pose son sac, franchit l’obstacle, puis installe une corde fixe ; 20 mètres de corde statique de 5 mm de diamètre. Du kevlar. Ultra-moderne et ultra-cher, mais aussi ultra-léger et ultra-solide. Hugo est sans doute le premier alpiniste à l’utiliser. Un de ses admirateurs — Hugo a son fan-club — travaille dans un laboratoire de recherches pour la NASA. Il a fait fabriquer spécialement pour lui non seulement la cordelette en kevlar, mais aussi des poignées auto-blocantes adaptées à son diamètre inusité, en titane. Il en a 100 mètres dans son sac, plus 100 mètres de corde d’alpinisme, élastique, absorbant le choc d’une éventuelle chute, en 7 mm.

Il remonte le couloir, calmement. Il n’est pas raide. Aux endroits propices, sur la rive gauche (là où le rocher est le plus solide), Hugo installe des points d’ancrage pour ses rappels : deux pitons, ou un piton et un coinceur à came, ou encore une broche à glace, toujours reliés par un anneau de corde. Ou parfois un anneau ceignant un becquet rocheux dont il éprouve la solidité. Sa corde de 7 mm est orange fluorescent : il est ainsi certain de retrouver son point de rappel. Au besoin, il en laisse traîner un bout là où il est sûr qu’il ne sera pas recouvert par une chute de neige importante.

Il lui faut pouvoir redescendre, même dans la tempête, même de nuit, même épuisé. Sa seule inquiétude : s’il neige beaucoup, il lui faudra peut-être attendre que le couloir se purge de sa neige fraîche. On verra bien. Ce sont là des questions que Hugo maîtrise.

En fin de matinée Hugo arrive dans le terrain mixte, glace et rochers. Il laisse toujours des anneaux, tous les cinquante mètres.

Voici l’arête. Voici le Kar.

C’est von Buch qui l’a nommé ainsi. Rien à voir, pourtant, avec les cirques calcaires grisâtres du Karwendel, de même que la Cwm de l’Everest, baptisée par Mallory, ne ressemble en rien aux vallons légués au pays de Galles par les anciens glaciers. Leur seule caractéristique commune, c’est de faire se rejoindre, assez curieusement, l’impression d’infini avec celle de l’enfermement.

Et, au-delà, voici la paroi du Sertog. Hugo est étonné : l’arête des Choux-fleurs, remontée en 1913, apparaît difficile, très difficile même — trop difficile pour une expédition en 1913.

La pente qu’il doit descendre pour rejoindre le Kar, sur l’autre versant, est plus raide ; rocheuse ; assez haute. Hugo choisit un éperon bien marqué et installe sa corde fixe. Elle parvient tout juste au bas de la pente rocheuse ; de là vingt mètres encore et une rimaye jusqu’au glacier. Hugo prend pied dans le Kar. Installe sa tente à l’endroit qu’il juge le plus sûr : en dehors de tout trajet d’avalanche , bien au milieu du cirque.

Le camp II de Merchand devait être dans les parages.

Dans la tente, il laisse ce qu’il a emporté comme vivres et comme matériel, le duvet aussi, le réchaud. Son sac est léger maintenant. Il a repéré la voie, la seule qui semble possible pour un solitaire : la même qu’en 1913.

Première nuit en altitude. Hugo a un peu mal à la tête. C’est normal : il doit encore s’acclimater.

Le lendemain, le retour se déroule sans problèmes. Karim est content de le retrouver. Ils s’embrassent. Karim a prié pour lui. Hugo est heureux d’avoir trouvé un itinéraire assez sûr. Il avait peur de devoir affronter la chute de séracs, où la part du hasard aurait été trop grande. Ce soir-là, il s’offre une demi-bouteille de vin californien ; pour plaisanter, il en offre à Karim ; qui refuse, naturellement.

Les deux hommes ont l’habitude de ces blagues. Elles sont devenues rituelles. C’est ainsi qu’ils se montrent leur affection, qui est réelle.

Deux fois, Hugo remonte, par le Gurgl, à son camp avancé. Il y entrepose vivres, matériel, cordes, essence pour le réchaud. C’est le plus important : sans vivres, il sait pouvoir tenir quelques jours ; pas sans boire. Il faut qu’il puisse s’y sentir en sécurité. Enfin il s’aventure plus haut — pas encore vers le sommet : il croit préférable d’établir encore un dépôt de vivres, plus haut sur l’éperon. Et puis, toujours pour s’acclimater, il monte au Silberhorn, magnifique arête de neige. De là, l’itinéraire entier est visible. L’arête des Choux-fleurs, la brèche du Vent, l’arête sommitale, le gendarme d’or. D’ici, le vrai sommet se dissimule au-delà.

Nuit de pleine lune dans le Kar. Les ombres fantomatiques des sommets se confondent avec les crevasses.

Sous la lune, Hugo se réveille, et part. Il longe les immenses crevasses transversales, sans même allumer sa frontale. La neige crisse lorsque s’y enfoncent les pointes de ses crampons.

Le jour le surprend au bas de l’éperon. Il faut aller vite, des débris de séracs montrent que le couloir à droite dégorge jusqu’ici ses avalanches. Plus haut, je serai en sécurité.

Voilà. Un rocher sain entremêlé de neige : du terrain mixte. Ce que préfère Hugo. Il fait du cabotage dans la pente, d’îlot rocheux en îlot rocheux, montant sans peine. Bientôt l’horizon se dégage. Lointains bleutés, au bout l’Himalaya central, où Hugo cherche, en vain, à reconnaître des silhouettes familières.

Hugo monte rapidement. Il se sent en forme. Il connaît le plaisir de l’homme à son affaire — celui, aussi bien, d’un joueur de flûte, d’une dactylo ou d’un faucheur. Parfois il reprend son souffle, les deux mains appuyées sur son piolet enfoncé dans la neige, et se retourne : le monde à ses pieds. Vide et nu comme avant l’homme. Hugo est Adam : le monde, tout le monde qu’il peut embrasser du regard, n’appartient qu’à lui. Il prend ses repères et nomme les choses.

Sauf celles qui ont été baptisées avant lui. Le Silberhorn par exemple, qui derrière lui se colore de l’ Alpenglüh.

Mais il ne distingue pas encore le Visage.

Hugo dépasse son dépôt de vivres.

L’arête des Choux-fleurs est vraiment délicate. Hugo n’en revient pas. Bien sûr, aujourd’hui, avec le matériel dont il dispose, c’est un jeu d’enfant. Mais en 1913…

Dans l’après-midi il arrive à un petit col, qu’il appelle le Collu. La paroi de rocher forme ici presque un surplomb. Du piolet, Hugo commence à dégager la plate-forme de la neige et de la glace qui l’encombre. Dessous apparaît une toile grise, déchirée, entremêlée de neige.

Hugo a peur. Il redoutait cela. Ce n’est pas le Collu, mais le camp IV de Merchand. Il pose son sac et s’approche.

Lorsqu’il tire sur la toile, elle se déchire. Il continue à dégager la neige avec son piolet. Puis la glace. Bientôt il devine, plus qu’il ne voit, à travers. Il retire les lambeaux de percale, qui tombent en poussière.

Hugo a déjà vu plusieurs fois des morts, certains désarticulés par des chutes de plusieurs centaines de mètres ; certains réduits à l’état de pièces détachées qu’on fourrait sans trop chercher à savoir ce que c’était dans un vaste sac de toile. Corps disloqués par la chute, crânes éclatés, ventres éviscérés, visages défigurés : l’horreur du spectacle compense, en quelque sorte, l’horreur de la mort. Il les a regardés en face, malgré le dégoût, exprès pour être capable d’en affronter d’autres. Mais ce qu’il voit maintenant, il ne s’y attendait pas. Ce qu’il voit, ce sont les visages parfaitement conservés, parfaitement reconnaissables, de George Dachstein et de Maximin Ittaz. Ils sont calmes. Ils sont beaux, le front tendu d’une ride à peine préoccupée. Dachstein a les yeux ouverts, Ittaz, lui, paraît dormir.

Morts d’épuisement, dans leur tente, fixant l’insondable. Et ce regard vide, sans inquiétude, nullement défiguré par la douleur, mais encore moins rédimé par l’extase — simplement, parfaitement paisible, presque inexpressif — est pire que tout. C’est comme, pense Hugo, s’ils avaient échappé à l’épreuve de leur fin ; ils pourraient être morts dans leurs lits, et cette seule pensée, ici, ôte tout sens à leur destin.

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pages 272-276

La journée passa sans qu’aucun événement ne vienne en rompre le cours. Je n’ai pas peur de mourir. En présence du vrai danger, on n’a jamais peur de mourir : on sait ce qu’on a à faire.

Le problème, c’est que nous n’avions rien à faire. Nous n’avions qu’à attendre ; c’est-à-dire à nous affaiblir. Ittaz passait son temps à dormir.

On a peur avant, ou après : lorsque nous imaginons le danger.

Lors de mes études, je m’intéressais à la psychologie. Mais ce n’est pas la psychologie qui m’a appris ce que je sais sur la peur.

L’après-midi, nous nous sommes tous réunis, sauf Ittaz, dans notre tente.

Chacun s’en rendait bien compte : il n’était plus question de préséances, et pas plus de stratégie, de tactique, de technique himalayenne ou de quoi que ce soit de ce genre. Il ne s’agissait plus que d’une chose : sauver notre peau. Mais comment ?

Mal rasé, fatigué, inquiet, Im Hof retrouvait sa tête de paysan des Alpes — perdue à force d’habitude de la politesse et des bonnes manières dans les salons des grands hôtels ou à Londres, invité par ses riches clients britanniques. Mais au moins n’était-il pas apathique comme Ittaz. Celui-ci ne semblait plus se rendre compte de la gravité de la situation.

Il nous fallait d’abord établir la liste de nos maigres réserves. Ce fut rapide. Deux sachets de potage en poudre. Un morceau — peut-être cinq cents grammes — de viande séchée. Un peu de riz. Du thé, quelques morceaux de sucre. Et deux litres d’essence ; mais seulement vingt allumettes.

— Demain, nous tenterons de partir, quoi qu’il arrive, décida Klaus. Même si la tempête reprend. Même si la neige est instable.

Im Hof approuva. Il était le plus en forme de nous tous, le plus vivant ; le seul qui ait conservée, intacte, la capacité d’avoir peur. Personne n’osa poser la seule question qui compte — qu’allions-nous faire d’Ittaz ?

La nuit fut étonnamment bonne. Je me réveillai alors que le soleil perçait la toile de tente, avec la conscience d’avoir fait un rêve, sans pouvoir m’en souvenir. C’était très certainement un cauchemar ; je me sentais, en tout cas, d’humeur maussade. Mais je ne pouvais arriver à trouver à quoi il pouvait bien se rattacher.

Je pensai alors que sans doute mon humeur n’était pas due à un rêve quelconque, mais bien à la situation précaire dans laquelle je me trouvai avec mes compagnons. Mais j’avais déjà atteint un degré de détachement suffisant pour imaginer ailleurs l’origine de mon humeur. Comme toujours dans ce cas, la volonté de retrouver mon rêve, l’impression que mon réveil avait irrémédiablement compromis la révélation qui devait s’y trouver, quelque chose comme la clé de l’énigme, envahissait ma pensée ; sans, bien entendu, la moindre chance de succès.

Et, comme toujours en ce cas, mon rêve n’avait sans doute pas le moindre rapport direct avec la situation présente.

La situation présente, c’était qu’Ittaz refusait obstinément de bouger. Je tentai de le secouer ; mais il ne voulait rien entendre.

— Laisse-moi me reposer… Je veux dormir… Demain… Je descendrai demain.

On ne pouvait pas l’abandonner. Le descendre de force était tout autant impossible.

Personne ne m’a rien suggéré, ni demandé.

— Devant, avec toute cette neige, il faudra faire la trace. Vous n’irez pas très vite. On vous rejoindra plus tard. Lorsque Maximin ira mieux.

Klaus pour une fois n’a rien dit. Lui aussi épuisé. Im Hof seul a protesté : il voulait rester à ma place ; en tant que guide c’était son devoir. Je lui ai répondu en allemand, peut-être un peu sèchement.

— Combien as-tu d’enfants, Aloys ? Trois, je crois ? Et toi, Peter ? Moi je n’en ai aucun. Ni femme, ni parents à charge. Et je ne vous demande pas votre avis. Votre devoir de guide, c’est d’obéir.

Il est difficile de prétendre qu’il ait rougi, mais il n’a pas insisté. Peter n’a rien dit.

Ils m’ont serré la main, et ils se sont encordés. Au moment de partir, Klaus s’est retourné et m’a donné l’accolade. J’en ai fait autant pour Im Hof, puis Abplanalp. Puis tous trois se sont agenouillés à l’entrée de la seconde tente, tour à tour, afin de dire adieu à Maximin. Celui-ci parut à peine les reconnaître.

Lorsqu’ils se sont redressés, empoignant leurs piolets, nous nous sommes regardés encore quelques secondes. Mon impression était bizarre, mais douce, assez agréable au fond. Je ne sais pourquoi, une phrase absurde, en tout cas dans ces circonstances, me vint aux lèvres. Klaus, interloqué, n’a rien répondu.

Puis j’ai vu leurs silhouettes disparaître dans la pente, avançant péniblement dans la neige profonde.

Je ne suis pas un saint, encore moins un martyr. Un saint, cela ne veut rien dire pour moi. Mes ancêtres attendaient le Messie. Si certains se sont fait catholiques, c’était pour précipiter les temps. Cela n’a pas marché : d’autres, comme mon père, sont devenus athées et socialistes ; autre manière, pensaient-ils, d’accélérer la Fin. Et moi, j’y suis indifférent, ce qui n’est peut-être qu’un nouveau redoublement dans le mystère qui poussa Sabbataï Tsevi à devenir musulman, Jacob Frank bouffon et débauché, mon père révolutionnaire. Jacob Frank disait : nul ne peut gravir la montagne s’il n’est d’abord descendu au fond de l’abîme . Et il s’y employa au point que tous, juifs et catholiques, ont honte de se souvenir de lui, de sa fille Eva et de leur baronnie d’opérette à Offenbach.

Gravir la montagne, exécrer la religion, telle est ma façon de descendre dans l’abîme.

Au fond, ce sont les plus croyants — von Buch, qui l’assumait, et Merchand, qui le déniait — qui sont partis vers le sommet, et qui n’en sont pas revenus. Hommes de trop de foi.

J’ai toujours eu de drôles d’idées en montagne. C’est peut-être pour ça que je l’aime.

Je crois que rien ne m’émeut autant que les idées, surtout les biscornues.

L’autre chose que j’aime, c’est la photographie. J’aime ce qu’il y a d’involontaire dans cette capture du paysage. J’aime retrouver sur l’épreuve les détails que je n’avais pas vu dans la réalité. J’aime que rien ne lui échappe, jusqu’à ce qui échappe aux mots, cette étrangeté définitive des choses. J’essaye, sans trop y croire, que rien du moment présent ne m’échappe ; comme pour en prendre une dernière photographie mentale.

Et je regarde en face, dans les yeux mi-clos d’Ittaz (qui n’a même plus conscience de ma présence), l’attente de ce que, je le sais maintenant, je suis toujours venu chercher, et qui en aucune langue terrestre n’a de nom.

Maximin délire doucement ; je comprends mal ce qu’il dit car son accent valdôtain m’est difficilement compréhensible. S’y mêlent quelques mots de dialecte. Il parle de choses de chez lui ; chamois, moissons, femmes aussi. Il est souvent question d’une certaine Grüna — est-ce sa femme ? Sa fille ? Si je lui parle, il ne me réponds pas, déjà perdu dans un monde invisible. Je lui caresse doucement les cheveux, cela l’apaise, et je pense à l’absurdité du sort qui l’a amené, lui, le pauvre berger qui n’aurait jamais dû quitter son alpage au pied du mont Rose, et moi, moi à qui au contraire aucun destin précis ne semblait assigné, moi l’ingénieur anglais, le fils du dirigeant socialiste, le petit-fils du brasseur de bière silésien, l’arrière-petit-fils du kabbaliste hérétique, moi le juif allemand apatride — à partager la même tente, modèle Kennedy amélioré ; la même tente-cercueil.

© Librairie Arthème Fayard, 1999 — tous droits réservés

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