Sylvain Jouty, retour à la page d'accueil

 

 
Livres  >>  Les marchés sont fatigués, roman
Éditions Stock, 1997, 264 pages, 18,29 €
Isbn  2-234-04807-9
Présentation
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Extraits

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Quatrième de couverture

UN MATIN Joseph, employé modèle, apprend que la Réforme vient d'éclater : le nouveau Décideur, Victor Maudhuy, veut liquider l'État afin de rassurer les timides marchés et de redonner à la société France ©, SA, récemment privatisée, sa place légitime dans la guerre économique mondiale. Mais la Réforme, en fait, se re-forme tous les matins…

Joseph prend part au Transport en commun, la vaste manifestation-embouteillage par laquelle le peuple démontre son adhésion au Changement, avant de se livrer avec conscience à l'autopromotion qui constitue l'essentiel de son travail ; mais voici qu'il est brusquement et injustement licencié… Notre héros va-t-il tomber dans l'affreuse cohorte des perdants, qui, par leur incompétence, mènent la France à la ruine ? Non, car l'esprit d'entreprise ne lui faisant pas défaut, il ne tarde pas à créer la sienne, et à rebondir, remontant la pente jusqu'à la plus haute pointe de l'Everest social ! Au passage, l'honnête homme y trouvera la réponse aux questions essentielles qu'il se pose à l'aube de l'an 2000 : comment résoudre le chômage; qui sont les spéculateurs; comment rendre la santé aux fragiles marchés; comment faire fortune et devenir président de la République…

Dans ce portrait-charge d'un monde imaginaire où le libéralisme est poussé jusqu'à ses plus extrêmes conséquences (les mots eux-mêmes s'y achètent), une logique dévastatrice et joyeuse prend imperturbablement à la lettre le discours des gagneurs . Le sport, le sexe, le tourisme, les médias, la politique, rien n'échappe à ce jeu de massacre. Entre Kafka et Woody Allen, la fiction déploie son travail de sape, poussant à bout les situations jusqu'à démontrer leur absurdité ; et le lecteur se retrouve, désarçonné mais fasciné, face à la réalité d'un monde fort improbable, et qui cependant ressemble étrangement au nôtre…

Presse

La marchandisation de la vie humaine telle que Sylvain Jouty fut, dans Les marchés sont fatigués, l'un des premiers à dénoncer.
Didier Jacob, Des romanciers en colère contre la mondialisation , Le Nouvel Observateur, nº 1855 (2000).

Jouty pimente [son histoire] d'un jeu effrayant. Chez lui tous les mots sont pris au pied de la lettre . La logique du marché s'applique jusqu'au bout…
Josyane Savigneau, Dansons sur l'an 2000 , Le monde des livres.

À la lettre. Que se passerait-il si tout était à prendre à la lettre ? C'est la question que nous pose, dans son troisième livre, Sylvain Jouty. Un jour, dans une société qui pourrait bien être la nôtre, le libéralisme triomphe. Un libéralisme sans frein, sans masque, sans rivages, qui applique à la lettre son programme. Un exemple: on sait qu'il y a trop d'État . Solution, sans tergiversations inutiles: destruction de l'État. […] Cela nous vaut un récit alerte, du genre Horreur économique qui serait drôle, dans la grande tradition des fables philosophiques du XVIII e siècle. On pense à Swift, et sa Modeste proposition pour sauver l'Irlande de la famine en lui faisant consommer son trop-plein d'enfants, avec ce qu'il faut de Kafka pour que le rire s'arrête en travers de la gorge. Que ces références n'écrasent pas l'auteur et ne découragent pas le lecteur. Il passerait à côté d'un mets qui, pour être roboratif, ne manque pas de finesse.
Alain Nicolas, Le cauchemar libéral pris au pied de la lettre , L'Humanité, 31 octobre 1997.

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Extraits

1. Joseph fait du sport (pages 211-215)

JOSEPH DÉCIDA de se réaliser lui-même.

Il feuilleta les magazines qui donnaient l'exemple à ceux qui voulaient donner l'exemple. Il y lut que, de tous les moyens de réalisations de soi répertoriés, l'un des plus recommandables était le sport.

Parmi toutes les disciplines disponibles, Joseph voulait quelque chose de simple et de bon goût, auquel il puisse s'adonner régulièrement ; il opta pour la course à pied, dont le nom technique était jogging. L'équipement nécessaire était minime, ce qui était un inconvénient auquel Joseph para en faisant l'acquisition, afin de s'entraîner même lorsqu'il pleuvait à verse, d'un fort cher et encombrant appareil à monter les escaliers : une sorte d'escalator qui marchait à l'envers, à vitesse réglable, totalisateur de dénivelée, indicateur de calories, tensiomètre incorporé et compteur de pulsations cardiaques, obligeant à grimper sans cesse pour ne pas se cogner la tête au plafond. De la sorte, chaque soir, une fois monté par l'ascenseur, il pouvait gravir ses dix-huit étages tranquillement, chez lui, tout en écoutant les nouvelles, qui, hormis quelques massacres dans des pays insolvables, se résumaient en trois mots : les marchés étaient rassurés.

Joseph s'entraînait chaque matin afin d'arriver à se dépasser lui-même, car il avait lu que se contempler, loin derrière soi, était une sensation fabuleuse et réservée à quelques élus, un orgasme métaphysique à nulle autre chose comparable. Pour y parvenir, le jogging offrait l'avantage de pouvoir se pratiquer tout seul. Courir avec d'autres pouvait induire à penser qu'il suffisait de dépasser les autres. Or pour un sportif authentique, les autres étaient comme le leurre des courses de lévriers, de simples accessoires dans la grande geste de l'autodépassement, c'est-à-dire de l'autoréalisation, puisque c'était paradoxalement en se dépassant qu'on se réalisait. Toutefois il fallait se garder de croire que le but ultime du sport était le dépassement de soi, comme si, pour le mystique, la lévitation était le but suprême.

Le but ultime, c'était de rejoindre le mythe. Après avoir franchi ses limites, le vrai sportif savait qu'il ne devait surtout pas relâcher son effort, car c'est en se distançant lui-même qu'il avait quelque chance d'y parvenir. Tous en rêvaient mais bien peu, en vérité, avaient réussi un tel exploit, qui les élevaient au plus haut étage du panthéon sportif.

La technique du jogging était simple mais délicate. Tout d'abord, il fallait atteindre ses limites ; ce n'était pas si facile, car l'entraînement les repoussait à des distances qu'un non-sportif ne pouvait imaginer. Joseph, encore peu au fait des subtilités intellectuelles du sport de haut niveau, se demanda si tous comptes faits il n'aurait pas mieux valu ne pas s'entraîner, de manière à éviter de laisser ses limites s'éloigner dangereusement ; mais aucun manuel n'envisageait une telle méthode et, à supposer qu'on puisse ainsi les amadouer, il était douteux qu'on eût ainsi assez de ressources pour les dépasser, car les limites étaient alors en pleine forme, et soi-même fort essoufflé. Au contraire, à force d'entraînement, les limites finissaient par se fatiguer ; les limites atteignaient leur limite. Il s'agissait alors de les acculer tout au bout de soi-même. C'était le moment délicat. Lorsque elles étaient coincées, on entreprenait, lentement, délicatement, prudemment, de les franchir. C'est là que la plupart échouaient, d'autant qu'à ce moment-là les limites puisaient en leurs tréfonds des ressources insoupçonnées ; et l'on retombait lourdement, un peu hébété, à l'intérieur de soi. Les limites avaient gagné. Tout était à recommencer.

C'était d'autant plus difficile que les limites se comportaient de manière fantasque ; il fallait, selon les cas, leur sauter par-dessus, les escalader ou les mettre knock-out. La course de haies, le saut en hauteur ou l'alpinisme étaient donc également des activités recommandables, de même que les différents sports de combat. Mais choisir judicieusement sa discipline était rien moins qu'évident, puisqu'on ne pouvait avoir quelque idée du comportement de ses limites au moment crucial. Malheur à l'alpiniste qui se retrouvait avec des limites qu'il fallait assommer ! Les accidents de montagne étaient là pour le prouver.

Au début, Joseph soufflait, ahanait, et se traînait loin derrière lui-même. Mais à force d'entraînement quotidien, Joseph se rattrapa. Il avait de plus en plus de mal à tenir son propre rythme ; et, un beau jour, jour béni, Joseph, profitant d'un moment de distraction, franchit par surprise ses limites et se dépassa lui-même. Ce jour-là, il n'en abusa pas, et s'attendit lui-même sur un banc du jardin public, savourant, apaisé, la récompense de son effort.

Et Joseph sut que le goût de l'effort était bon. Un peu âpre au début, comme une boisson trop rude ou un cigare trop fort ; mais au bout de quelque temps le goût de l'effort devenait impérieux, le goût de l'effort n'était plus un goût, mais un besoin, le goût de l'effort était une drogue. Joseph découvrait cette grande vérité : ce n'était pas l'autodépassement, en soi, qui était plaisant ; c'était l'effort nécessaire à l'autodépassement. À son grand dam, Joseph ne pouvait s'empêcher, maintenant, de s'autodépasser tous les matins. Le pauvre lui-même demeurait loin derrière, et faisait peine à voir ; Joseph perdait son temps à s'attendre lui-même, qui prenait de plus en plus mal sa défaite quotidienne. Il arriva un accident : Joseph un jour, en essayant de rejoindre le mythe (il avait cru le reconnaître, tout au bout de l'allée), se dépassa tant lui-même qu'il se perdit de vue. Joseph eut beau se chercher dans le jardin public et dans les rues alentour, lui-même avait disparu ; lui-même était introuvable. Lui-même aurait-il abandonné la compétition ? Un tel manque de fair-play navrait Joseph. S'était-il à ce point trompé sur lui-même ? Terrorisé par cette perspective, déstabilisé par la fracture qu'il entrevoyait en lui, il se décida à rentrer dans son appartement. Une surprise l'attendait : lui-même, affalé devant la télé, un verre de whisky© à la main, en train de regarder le match ! Alors que Joseph se cherchait lui-même depuis une heure ! Joseph était suffoqué par sa propre désinvolture.

Joseph et lui-même, renfrognés, passèrent la soirée en tête-à-tête, échangeant aigrement leurs impressions ; leurs impressions étaient mitigées. Cette dangereuse fêlure ne pouvait plus durer ; la schizophrénie le guettait, Joseph devait se retrouver lui-même. Mais le franchissement de ses propres limites s'avéra beaucoup plus difficile à l'envers. Toute la nuit, Joseph essaya de rentrer en lui-même ; en vain. Ce n'est qu'au petit matin que Joseph et lui-même, épuisés, s'endormirent sans s'être réconciliés. Lorsqu'il se réveilla, tard dans la matinée, Joseph s'aperçut avec soulagement qu'il était revenu à lui.

2. Les marchés sont déprimés (pages 83-92)

LES MARCHÉS N'AVAIENT PAS LA FORME, les marchés manquaient de punch, les marchés étaient déprimés. Les marchés, apprenait-on, avaient passé une semaine pénible. Les marchés souriaient rarement, parlaient peu, avaient le plus grand mal à se mettre au travail. Dès le matin, ils étaient envahis par des idées sombres, puis traînaient au lit toute la journée sans sortir de leur mélancolie. Les marchés ne se remettaient pas de la crise du Golfe, des événements de mai, du putsch d'Alger, du krach de 29, des emprunts russes et du système de Law. Les opérateurs avaient beau opérer à tour de bras sur les marchés, les marchés ne se rétablissaient pas : l'opinion des marchés demeurait au plus sombre ; et pouvait-on aller contre l'opinion des marchés ? Bien sûr que non, de sorte que leur manque de tonus s'étendait, par contagion, à tous et à chacun.

Les analystes se relayaient à leur chevet ; mais les résultats d'analyse étaient médiocres. Eussent-ils été bons que cela n'aurait rien changé, les marchés ne cessant de se déprécier. Les marchés étaient envahis par un sentiment d'échec et d'inutilité métaphysique. Les marchés auraient aimé trouver un sens à leur vie de marchés : les marchés ne s'accomplissaient pas.

Sur le plan clinique, les réactions des marchés étaient excessives ; les marchés étaient nerveux, très nerveux. Ils dormaient mal la nuit, s'affolaient pour un rien et prenaient tout au tragique. Les marchés étaient obsédés par le gonflement des stocks de matières périssables, la hausse du loyer de l'argent, le gouffre de la dette publique et l'ampleur de l'excédent commercial. Il fallait absolument, soulignaient les experts, rassurer les investisseurs, notamment étrangers. La politique de rigueur, la réduction des déficits, le soutien de la monnaie, la fermeté de Tokyo, le relèvement des taux d'intérêt, le licenciement des improductifs, la reconfiguration des entreprises, l'accroissement de la compétitivité, le regarnissement des carnets de commande, les formidables perspectives ouvertes par les nouvelles technologies, rien n'y faisait : les marchés étaient devenus hypersensibles et méfiants, hypersensiblement méfiants. Le Nikkei, le Footsie, le Mexique, le Woodstock ne retrouvaient pas la confiance des marchés.

Il eût fallu donner aux marchés un signal clair pour qu'ils recouvrent la forme. Hélas, pour les marchés, même les bonnes nouvelles étaient mauvaises, même les signaux les plus aveuglants étaient obscurs ! La détente des taux tendait les marchés, la stabilité des obligations les déstabilisait : cela ne pouvait pas durer, ainsi pensaient les marchés. Les marchés, apprit-on, attendaient un geste de la Banque centrale. Mais quel geste ? Et si la Banque centrale faisait un geste, était-on sûr que les marchés n'y auraient pas vu un coupable laxisme, propre à relancer l'inflation, à détruire la croissance, à décourager les investisseurs ? Car les marchés étaient à prendre avec des pincettes. Ils craignaient tantôt que l'offre excède la demande, tantôt que la demande surpasse l'offre ; et, lorsque par miracle l'offre compensait exactement la demande, alors les marchés étaient encore plus inquiets, un équilibre aussi précaire signalant, à coup sûr, un prochain et terrible basculement.

Mais pourquoi les marchés étaient-ils si moroses ? Après tout, la Bourse était ferme, les valeurs progressaient, la stabilisation du yen, la bonne tenue du mark et l'appréciation du dollar encourageaient les investisseurs, notamment institutionnels. La stabilité du Matif et le plongeon du lek étaient des signes réconfortants. De même l'expansion de la masse monétaire, obligataire et actionnaire aurait dû leur rendre le moral, ainsi que l'état de l'actif net, l'encours de l'épargne et l'amélioration des indicateurs de confiance. Seule la légère chute des commandes de biens durables, petite ombre au tableau, aurait pu les inquiéter ; mais comme les analystes se gardaient bien d'y insister, les marchés ne voyaient pas le seul motif de souci qui aurait dû, en théorie, les préoccuper.

Parfois une bonne nouvelle inattendue — dégraissage courageux d'une société, coup d'État stabilisateur dans quelque pays exotique, massacres ou catastrophes susceptibles de relancer les secteurs de la santé et du bâtiment — leur donnait un coup de fouet. Mais les marchés étaient excessifs. Ils craignaient alors les Répercussions. Les massacres étaient peu de choses, et ne suffisaient guère à leur redonner leur joie de vivre ; mais rien n'était plus terrible que les répercussions, estimaient les marchés, d'autant plus que, de par leur nature même, l'ampleur des répercussions était rarement prévisible. Le spectre des répercussions rendait les marchés hypomanes : ils s'affolaient, vendaient à tort et à travers, songeaient à fuir aux Bahamas, pour retomber, sitôt après, dans leur prostration maladive. Les marchés n'y croyaient plus. Que la croissance reprenne, et les marchés prenaient peur qu'elle s'emballe ; que le chômage diminue, et ils craignaient l'inflation ; que celle-ci régresse, voilà qu'ils redoutaient la fin de la croissance. Les marchés avaient peur de tout : que le chômage dérape, que l'inflation reparte, que les taux à court, long et moyen terme s'emballent ou se détendent, que les swaps prennent le pas sur les junk-bonds, que le dollar, le yen, le mark, la livre, le maravédi, le ngultrum bhoutanais et le peso écossais dévaluent, se déprécient, inflatent, flottent, reprennent, chutent. Voulait-on leur redonner espoir en leur faisant remarquer que la croissance croissait, les marchés rétorquaient que cela n'était guère encourageant : les marchés auraient préféré que cette croissance de la croissance fût elle-même croissante, or au contraire, elle décroissait, ce qui n'était pas de bon augure, pensaient les marchés.

L'activité des marchés était maintenant faible, très faible. Les marchés avaient du mal à se lever, négligeaient de faire leur toilette, passaient la journée avachis devant la télé à suivre en direct les cours de la Bourse, ce qui les démoralisait plus encore. D'autant que les analystes, convoqués derechef au chevet des marchés, enfonçaient le clou : Les marchés sont au plus mal, affirmaient-ils. On ne voit guère quoi faire pour guérir les marchés. Comble de malheur, les marchés se mirent à boire. Le delirium tremens guettait maintenant les marchés. Il y avait pire : à force de les voir penchés sur eux, le front anxieux, les rides soucieuses malgré un pauvre sourire de circonstance, les marchés avaient compris qu'analystes et opérateurs s'alarmaient de leur sort ; et cette inquiétude les effrayait. Les marchés étaient devenus hypocondriaques. Ils ne cessaient de consulter fébrilement leur feuille de température et l'état de leurs analyses.

Un jour enfin, on découvrit la terrible vérité : les marchés étaient attaqués par les spéculateurs.

Invisibles, sournois, innombrables, les spéculateurs s'attaquaient lâchement et par milliers aux marchés là où ils étaient les plus faibles, s'engouffraient par la brèche ouverte et les minaient de l'intérieur. On comprenait, dès lors, que les marchés déprimassent : attaqués lâchement par les spéculateurs, n'en aurions-nous pas fait autant ? En péril aussi extrême, nous serions-nous mieux comportés ? Et plus les marchés déprimaient, plus les spéculateurs spéculaient, jusqu'à ce que les marchés soient trop faibles pour les nourrir. Alors, les spéculateurs désertaient les marchés exsangues. Ils prenaient sans doute des vacances sur quelque plage tropicale, à bord de leur yacht privé, en compagnies de créatures blondes, bronzées, dénudées, qu'on supposait expertes en certaines disciplines exotiques. On n'osait penser à ce que faisaient, avec elles, les spéculateurs ; et cette perspective n'était pas faite pour redonner le moral aux marchés. Repus, ivres peut-être, les spéculateurs s'endormaient au fond de leurs terriers tropicaux, de leurs maritimes tanières, de leurs cachettes insulaires, on ne savait exactement ; les marchés prenaient alors un peu de repos. Mais dès que les marchés semblaient sur le point de se rétablir, les spéculateurs, spéculant sur leur santé, se réveillaient, aboyaient l'ordre de vendre ou d'acheter. Oui, décidément, les marchés étaient mal barrés.

Et pourtant, les marchés auraient pu trouver quelque réconfort dans la sollicitude qu'on montrait envers eux. Le monde entier était à leur chevet. Chaque jour, leur bulletin de santé était décortiqué, leurs pensées moroses examinées, leur moindre petit pipi analysé. L'état de santé des marchés faisait la une des journaux et remplissait, à l'intérieur, plus de pages que le football. À ce convaincant indice, les marchés auraient dû comprendre combien on compatissait à leurs malheurs ! Chacun aurait aimé faire un geste, tous étaient prêts à se sacrifier pour les marchés. Mais personne ne voyait que faire, et les marchés, en vérité, se désolaient encore plus de donner au monde entier tant de soucis.

Mais qui étaient les spéculateurs ? Ce n'étaient pas les opérateurs qui, chaque jour, opéraient du mieux qu'ils pouvaient sur les marchés. Ce n'étaient pas les investisseurs, notamment étrangers et institutionnels, qui chaque jour dorlotaient les marchés, les nourrissant à grandes cuillerées d'investissements et les hydratant à grandes lampées de liquidités. Ce n'étaient pas les analystes, qui chaque jour décortiquaient leur état de santé. Où se terraient les spéculateurs, à quoi ressemblaient-ils ? On ne savait rien de leur vie, de leurs amours, de leurs pensées. Changeaient-ils de chaussettes tous les jours ? Se lavaient-ils les dents matin et soir ? Regardaient-ils le match à la télé ? Prénommaient-ils leurs enfants Kévin et Aglaë ? Faisaient-ils du ski à Saint-Tropez ? À toutes ces questions, impossible de répondre : les spéculateurs étaient introuvables. Nul n'avait jamais rencontré de spéculateur en chair et en os. Les spéculateurs étaient des lâches, qui refusaient d'attaquer les marchés au grand jour, d'homme à homme, en un loyal combat. Ce qui conduisait à poser la question : les spéculateurs existaient-ils ? N'était-ce pas, de la part des marchés, une maladie imaginaire ? En plus d'être déprimés et hypocondriaques, les marchés étaient-ils hystériques ?

Oui, ils l'étaient ! On découvrit, un beau jour, qu'au fond des choses et au bout du compte, c'était l'inquiétude des marchés qui inquiétait les marchés, réduisant ainsi à néant leur immunisation naturelle contre les attaques des spéculateurs. Les marchés étaient en somme les premiers responsables de leurs malheurs, et seule leur inquiétude devant leur inquiétude permettait aux spéculateurs de spéculer. Inquiets, les marchés anticipaient sur les marchés pour se rassurer ; autrement dit, les marchés étaient victimes d'une autospéculation schizophrénique : en se regardant dans le miroir, ce n'étaient pas eux-mêmes que voyaient les marchés, mais l'horrible spectre de spéculaires spéculateurs. La maladie mentale guettait les marchés.

On tenta les benzodiazépines, les anxiolytiques, les antidépresseurs et les neuroleptiques ; les électrochocs, la camisole de force, la Gestalt-thérapie et l'analyse transactionnelle ; le rebirthing, la pensée positive, les cures de sommeil et les voyages à l'étranger. On essaya même la voyance, le channeling et la théosophie post-moderne. Mais les marchés ne se remettaient pas. L'état des marchés était jugé désespérant. Sans vouloir se prononcer formellement, le pronostic des analystes était maintenant sombre, très sombre. On craignait fort que les marchés ne se suicidassent ; il fallait se relayer constamment à leurs côtés pour éviter qu'ils ne commettent un acte définitif : qui ne se souvenait de leur tentative de suicide de 29 ?

C'était devenu une question cruciale, nationale, mondiale même, puisque les marchés étaient globaux : comment redonner le sourire aux marchés ? Comment leur faire retrouver la joie de vivre, l'entrain, le dynamisme dont ils faisaient preuve, du temps du haï dictateur déposé ? Car voilà le paradoxe, c'était alors que l'avenir meilleur était en vue que les marchés se permettaient de faire la gueule, de déprimer, de nourrir de suicidaires pensées ! Les marchés étaient-ils donc contre le progrès, la science, le bonheur ? Ne voulaient-ils pas la paix, le sport, la croissance ? Refusaient-ils le développement, la communication, le village planétaire ? Hypothèse encore plus sombre : les marchés étaient-ils contre-réformistes, vétéro-sociétistes, crypto-tyrannistes ? Dans ce cas, il ne restait plus qu'à déprimer avec eux : car l'opinion des marchés était souveraine.

Mais non, on le savait, les marchés étaient les plus sincères partisans des réformes, du changement, de l'innovation ! Pour eux on ne consommait, on ne croissait, on ne progressait jamais assez. Il fallait soigner le mal à sa noueuse racine.

Oui, mais comment ? Comment lutter contre les spéculateurs ? Personne ne voyait de solution. C'est donc qu'il n'y en avait pas : telle était la paradoxale solution.

On ne pouvait lutter contre les spéculateurs ? Très bien ! On ne lutterait pas contre les spéculateurs. Ceux-ci étaient introuvables ? Parfait ! On allait les rendre invisibles. Ils étaient innombrables ? Excellent ! Leur nombre serait bientôt presque infini.

Que chacun devienne un spéculateur, que les marchés décuplent leurs possibilités d'intervention, que la spéculation envahisse tout, telle était la solution à la dépression chronique des marchés. C'est pourquoi d'un jour à l'autre tout fut privatisé : les sociétés, organismes et bureaux divers, bien sûr, mais aussi les titres et les charges, les noms propres et les mots communs, les idées et les concepts, les théorèmes mathématiques et les formules chimiques, tout fut tout d'un coup, dès le premier jour de la Réforme, déclaré vendable, achetable, déposable, protégeable, ™, ®, ©, et tout devint la proie d'une spéculation effrénée à laquelle chacun participa avec enthousiasme. Alors les marchés comprirent, enfin, que les spéculateurs étaient leurs amis, leurs animateurs, leur âme. Les marchés purent sans honte ni frayeur se regarder dans la glace spéculante. Les marchés redressèrent le dos, renouèrent leur cravate, refirent leur raie sur le côté et saisirent leur portable.

© Éditions Stock, 1997 — tous droits réservés

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