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Naissance de l'altitude

Texte publié dans Compar(a)ison nº 1 ( Peter Lang, 1999)

 

DANS SON Invention du mont Blanc, Philippe Joutard remarque qu'en matière d'exploration de la montagne, le XVII e siècle apparaît par rapport au précédent sinon comme un retour en arrière, du moins comme un ralentissement , tandis que le XVIII e siècle renoue avec le XVI e siècle, mais avec une ampleur que celui-ci n'avait pas connue   (1). Ce défaut apparent d'intérêt pour la montagne au XVII e siècle intrigue en effet. À côté des textes de Gesner, Marti, Simler, Vadianus, Grataroli, Tschudi, Schöpf et quelques autres, le Grand Siècle paraît bien pauvre.

Mais n'est pas un effet d'optique ? Constatons d'abord que ces textes concernent pratiquement tous une seule région, la Suisse, et un seul milieu intellectuel, la Réforme ; et ce n'est sans doute pas un hasard si la montagne la plus gravie et la plus décrite à la Renaissance est le Pilate, sommet saturé de références bibliques  (2). On peut certes y ajouter quelques textes qui tempèrent ce jugement — le dialogue sur l'Etna du célèbre cardinal Bembo (1559) ; le poème de Petar Zoranic, Planine (1536), inspiré par un voyage dans le Velebit ; les livres sur le monte Baldo des botanistes Francesco Calzolari (1566) et Johannes Vonas (1595), la Savoie de Pelletier, poète de la Pléiade, etc. Il reste qu'en dehors de cette exception — qu'il conviendrait, évidemment, d'expliquer — la Renaissance ne montre guère plus de curiosité envers la montagne que le suivant. Il y a surtout qu'au XVII e siècle, cette curiosité devient moins visible, car elle varie ses registres ; le Grand Siècle s'intéresse à d'autres montagnes, et s'intéresse à la montagne d'autres façons.

En effet, ce n'est plus la seule Suisse centrale qui intrigue. Si Rebmann fait dialoguer le Niesen et le Stockhorn, inaugurant un genre littéraire, l'orophémie, qui aura quelques suites  (3), Christian Grophius nous fait part de son ascension du Riesengebirge  (4), Valeriano Castiglione raconte sa tentative au mont Viso  (5), David Frölich ses courses dans les Tatra  (6), et le botaniste Thomas Johnson nous conte la première ascension connue du Snowdon  (7)  ; quant à Georg Buchholz, il préfigure dans les Carpathes les voyages quasi-systématiques qui seront plus tard ceux, en Suisse, des Scheuchzer, des Haller et des Saussure. À la fin de notre période, Arnold tente, sans succès, de franchir le col du Géant. Des ascensions nous sont aussi contées de montagnes plus lointaines, comme la première connue en Amérique du Nord, celle du mont Washington par Darby Field, en 1642.

Sur un plan plus littéraire, Lope de Vega, Quevedo et quelques autres adressent des poèmes au Vésuve  (8), et Georges de Scudéry décrit dans son Alaric l'Hekla, volcan islandais fort célèbre, tandis que René Le Pays décrit les glacières de Chamonix en un texte souvent cité et que Marc Lescarbot dresse le Tableau de la Suisse (1618). Et, dans ce chef-d'œuvre de la littérature baroque qu'est le Criticon, Balthazar Gracian fait des Pyrénées le symbole de l'hypocrisie (leur nom dit feu et leur vue neige) en même temps qu'une frontière séparant deux pays contraires.

Quant au sommet le plus célèbre du siècle, en tout cas celui dont on parle le plus, ce n'est plus le Pilate de la Renaissance, mais un nouveau venu, le pic de Ténériffe (aujourd'hui pic de Teyde, aux Canaries, 3718 m). À quoi doit-il cette renommée aujourd'hui surprenante ? Tout simplement au fait qu'il est réputé être la plus haute montagne du monde. Dès 1455, le navigateur Cadamosto lui attribue soixante milles d'Italie de hauteur (près de 100 km). Si les estimations de son altitude ne manquent pas à la Renaissance, car le sommet doit précisément sa réputation au fait qu'on voit sa pyramide neigeuse de fort loin sur la mer, l'intérêt pour la montagne se multiplie au XVII e siècle, qui voit publier plusieurs récits d'ascensions.

Au Pilate biblique fait donc place une montagne scientifique . C'est en effet au XVII e siècle que se dessine l'intérêt des savants pour l'altitude et ses phénomènes. Kepler découvre les cristaux de neige  (9)  ; Adam Lebwald consacre un livre au chamois, animal montagnard s'il en est  (10)  ; les revues savantes, comme les Philosophical Transactions et le Journal des Sçavans, s'emplissent de textes sur les glacières , le pic de Ténériffe, les Vosges, tandis que l'aristotélicien Scipione Chiaramonti (1562-1652) consacre tout un ouvrage à l'altitude du Caucase. Surtout, pour la première fois depuis Jean Buridan  (11), on gravit des sommets dans un but purement scientifique : c'est le cas de Perrier au Puy de Dôme, de Caswell au Snowdon, de Bernouilli à l'Olympe, d'Otto von Guericke au Brocken.

Pourtant l'intérêt qui se dessine pour la montagne n'est pas uniquement scientifique, car un poème célèbre décrit, pour la première fois, le paysage montagnard, et cela de manière tout à fait prophétique.

La nostalgie de l'Éden

EN 1771, Horace Walpole remarque avec émerveillement que John Milton dans le Paradis perdu (1667) avait décrit un siècle plus tôt un paysage encore inexistant, celui du jardin anglais : l'auteur de cette vision sublime n'avait jamais vu l'ombre de rien de semblable à ce qu'il imaginait… Il est nécessaire que le témoignage de ses contemporains atteste à la postérité que [cette] description […] a été écrite plus d'un demi-siècle avant l'introduction des Jardins modernes   (12). Mais il suffit de lire Milton pour comprendre que ce n'est pas un jardin anglais qui nous est dépeint, mais bien ce dont le jardin anglais fut à la fois l'approche et la métaphore : le paysage montagnard  (13). Or, la montagne que décrit Milton, c'est la montagne par excellence depuis le Haut Moyen Âge : le Paradis terrestre, qui surpasse en hauteur toutes les autres et présente par excellence ce dont on les crédite si souvent : l'inaccessibilité  (14).

Ce paysage que dépeint Milton, imaginaire par définition, est le modèle pour ainsi dire canonique des innombrables descriptions de paysages alpestres réels dont le nombre ne cesse de croître à partir de 1770, et ce durant un siècle environ, et des sentiments qui y sont liés. Il est par ailleurs assez frappant de remarquer qu'un processus à peu près similaire, et tout à fait parallèle, a eu lieu en peinture. Ce n'est pas par hasard que les premiers voyageurs alpestres retrouveront à Lauterbrunnen ou à Chamonix les paysages inventés par Salvator Rosa, Claude ou le Guaspre, qu'ils avaient eux aussi peints sans avoir jamais vu l'ombre de rien de semblable à ce qu'ils imaginaient — et que ces paysages seront regardés à travers un miroir de Claude  (15)  ! Double détour nécessaire pour découvrir esthétiquement le paysage alpestre : la fiction prophétique, qu'elle soit littéraire (Milton) ou picturale (Salvator Rosa) ; et l'instrument qui oriente le regard  vers le nouveau jusqu'alors invisible et en permet la révélation. Il en sera de même, on le verra plus loin, sur le versant de la science.

Pourtant les deux aspects, esthétique et scientifique, sont moins éloignés qu'il peut le paraître aujourd'hui. Avant que Descartes et Pascal ne commencent à mettre en pièces l'aristotélisme (mais celui-ci aura, longtemps encore, des survivances dans l'imaginaire), les savants avaient en effet des conceptions tout à fait cohérentes avec l'idée d'un Éden très élevé. L'aristotélisme médiéval avait en effet de l'altitude une idée diamétralement opposée à la nôtre, qu'on peut schématiquement résumer : les quatre éléments, terre, eau, air, feu ou éther, se superposent, de sorte que théoriquement la terre se trouve sous l'eau, et l'eau plus haute que la terre  (16)  ; le seul lieu terrestre qui dépasse vraiment la sphère de l'eau, le seul qui ait échappé au Déluge, c'est le Paradis terrestre. Le lieu le plus propre à l'homme est situé à très haute altitude. Pourtant, suggérera l'honnête homme d'aujourd'hui, chacun sait qu'il fait froid, en altitude ! Ce n'est précisément pas l'opinion des savants médiévaux, malgré quelques rares notations inverses. Selon eux la sphère de l'air est divisée en trois régions : l'inférieure, où nous vivons ; la région moyenne, celle des météores (pluies, vents, orages), qu'atteignent les montagnes, dont on dit si souvent pour cette raison qu'elles se perdent dans les nuages ; et la supérieure, le pur air , calme et doux, comme les Anciens l'enseignent du sommet de l'Olympe ; seules les plus hautes montagnes le touchent, et par excellence la plus haute d'entre elles, le Paradis terrestre. Cette conception demeure encore valide pour Linné, en 1749 : pour lui, les Alpes [il s'agit d'un mot générique] qui sont les montagnes les plus hautes, atteignent la seconde région de l'atmosphère   (17), la région supérieure, zone de transition entre le monde sublunaire et corruptible et l'espace céleste, demeurant inaccessible.

Ce n'est qu'en ayant en tête cette conception de l'altitude que l'on peut comprendre certaines expressions : en 1588, le seigneur de Villamont au sommet de Rochemelon associe très clairement l'arrivée dans la moyenne région de l'air et le froid insupportable  (18). De même, lorsqu'un auteur nous dit qu'une montagne est au-dessus des nuages , lorsque Rousseau, Saussure ou George Sand s'extasient de voir les orages naître au-dessous de soi   (19), ce n'est que la survivance fossilisée de cette conception ancienne de l'altitude, en train d'être remplacée par celle d'une dégradation progressive, dont l'extrême limite a été trouvée aujourd'hui dans la zone de la mort , au-delà de 7500 m environ, où l'acclimatement physiologique devient impossible. Un des thèmes fondamentaux de la littérature alpestre, celui de l'élévation morale et physique, est souvent attribué à Rousseau dans sa fameuse lettre XXIII de la Nouvelle Héloïse   (20). Rousseau associe expressément ce sentiment à la pureté de l'air  : cet air pur de la montagne est d'essence édénique et aristotélicienne. Si la littérature alpestre s'acharne tant à trouver en montagne une allégresse, un allégement, une joie, une liberté indicible, si elle est d'abord tant embarrassée pour rendre compte des phénomènes qui s'accordent mal avec de tels sentiments (le mal des montagnes, les crétins des Alpes), c'est en raison de ce caractère édénique et prélapsarien que conserve, peu ou prou, l'altitude. Et si Rousseau, comme d'autres, insiste tant sur la présence en montagne de tous les climats dans le même lieu, toutes les saisons dans le même instant , c'est encore afin de rapprocher la montagne du paradis : l'Éden n'est-il pas le seul lieu où les plantes donnent fruits et fleurs en même temps, c'est-à-dire où l'automne et le printemps se confondent  (21)  ?

Ce thème, extrêmement riche, aura les suites les plus diverses, notamment esthétiques, à travers les œuvres de Ramond, de Sénancour, et, au fond, de presque toute la littérature consacrée à la montagne (à l'exception notable de Chateaubriand) ; scientifiques, avec la longue histoire de la cure d'air, retracée naguère par François Dagognet  (22) et qui a débouché aussi bien sur les sanatoriums que sur les sports d'hiver  (23). Et, surtout, elle imprègne toujours nos représentations de l'altitude.

Les montagnes de la Lune

POURTANT, à l'époque où écrit Milton, on parle des montagnes réelles de manière très dépréciative, et on est encore loin d'y voir un paradis. Pour découvrir que les montagnes ressemblaient aux tableaux de Claude, il fallait… le miroir de Claude ; pour découvrir que les montagnes pouvaient avoir un rôle positif dans l'économie de la Création, pour pouvoir les considérer d'un œil objectif , et du coup en découvrir la beauté, il était nécessaire de les regarder à travers un autre instrument : le télescope. Inventé par Galilée, il révèle d'abord l'existence des montagnes… de la Lune.

Après son invention Galilée écrit au père jésuite Christoph Grienberger (1561-1636), mathématicien autrichien et professeur à Rome, une lettre Sulle montuosità della Luna et, en 1609, dans le Siderus Nuncius, il évalue par la longueur de leurs ombres – méthode largement décrite par les géographes de la Renaissance – la hauteur des cimes lunaires à quelque 6000 mètres. La lune est dotée d'une surface non point lisse et polie, écrit-il, mais faite d'aspérités et de rugosités, et, tout comme la face de la terre elle-même, elle est toute en gros renflements, gouffres profonds et courbures . La lune sert de miroir à la terre, et permet de découvrir ses montagnes. Dans la lettre citée, Galilée essaye de voir à quoi correspondraient les montagnes lunaires sur place en les comparant au système montagneux qui entoure la Bohème. La question intéresse, puisque Biancani à son tour publie son De Lunarium Montium Altitudine   (24). En 1678, François Bernier (1620-1688) dans son Abrégé de la Philosophie de Gassendi reprend un argument de ce philosophe à propos de la hauteur des montagnes lunaires pour réfuter l'idée que notre satellite puisse être habité, les vallons de la Lune étant beaucoup plus profonds que ceux de la Terre, et ses montagnes bien plus élevées que les nôtres… Kepler, dont le Songe (1634) est le premier récit de voyage lunaire  (25), juge que les montagnes de la Lune sont aussi grandes que celles de la Terre ; mais Wilkins ( Discourse concerning a new world, 1640) pense qu'il sous-estime les montagnes terrestres, et les défend : en les examinant bien… on trouvera qu'elles témoignent, autant que d'autres parties de l'univers, de la beauté et de la commodité de celui-ci . Que les montagnes puissent faire partie des beautés de la Création, voilà une idée encore nouvelle que l'intérêt porté par Galilée aux montagnes lunaires contribue sans doute à faire émerger et que, sur le plan esthétique, des philosophes comme Shaftesbury ne contribueront à répandre qu'un peu plus tard. Concluons, avec Marjorie Hope Nicholson  (26) à qui nous empruntons quelques-uns de ces exemples, qu' en fait il est possible que ces spectaculaires montagnes lunaires aient quelque chose à voir avec l'admiration grandissante pour les montagnes terrestres dans la période suivante — c'est-à-dire au XVIII e siècle.

L'invention du baromètre

MAIS UNE AUTRE invention a encore plus d'incidences sur la façon de comprendre l'altitude : celle du baromètre, qui va porter sur les montagnes terrestre une attention bien plus précise. Les hésitations techniques ou les implications philosophiques — l'existence du vide, le rejet de l'aristotélisme — qui donnèrent lieu à tant de débats, nous intéressent moins ici que l'attention nouvelle qu'elle fit porter pour la première fois sur l'altitude en tant que telle.

Il est un peu vain d'attribuer à tel ou tel l'émergence d'une idée d'abord toute théorique — la variation de différentes grandeurs physiques, pression atmosphérique notamment, en fonction de l'altitude — qui était dans l'air , si on peut se permettre ce jeu de mots. Dès 1619, le Hollandais Isaac Beeckmam (1588-1637) pense que les couches inférieures de l'air sont chargées d'un plus grand poids que les couches supérieures et par conséquent plus denses  (27)  ; Giovanni Battista Baliani (1582-1666) écrit en 1630 : Nous sommes au fond de l'immensité [de l'air] et ne ressentons ni son poids ni la compression qu'il exerce de tous côtés sur nous… Avec une force de proportion convenable, on devrait pouvoir le dépasser et provoquer ainsi le vide. Celui qui voudrait trouver cette proportion, devrait connaître la hauteur de l'air et son poids aux différentes hauteurs   (28).

En 1638, Galilée avait déjà constaté qu'une colonne d'eau ne montait pas à plus de 18 brasses (10,50 m), quelle que soit la force de la pompe. Ce phénomène était alors inexplicable. C'est en 1644 qu'a lieu l'expérience d'Evangelista Torricelli (1608-1647). L'expérience barométrique fut d'abord réalisée avec de l'eau par Gasparo Berti, en présence notamment du célèbre jésuite polygraphe Athanase Kircher et d'Emmanuel Maignan, père minime français (1601-1676). L'idée de Torricelli fut de remplacer l'eau par le mercure, afin de rendre l'expérience plus praticable. Torricelli communique le résultat à Michelangelo Ricci (1619-1682) le 11 juin  (29) en entrevoyant tout de suite la possibilité d'une variation selon l'altitude : nous vivons au fond d'un océan d'air élémentaire dont on sait, par des expériences indubitables, qu'il est pesant… [il y a la possibilité] que ce poids… corresponde à l'air très bas, là où se trouvent les hommes et les animaux, et que l'air devienne très pur au-dessus de cimes élevées et qu'il y ait un poids de beaucoup moindre à la quatre centième du poids de l'eau. Dans cette lettre décisive, c'est le principe même de l'hypsométrie barométrique qui est déjà entrevu, tout en conservant l'idée aristotélicienne d'un air pur aux plus hautes altitudes.

C'est par Mersenne que l'on a nouvelle de l'expérience en France. Il tente de la répéter en 1646, mais casse son tube de verre, trop fragile ; les manipulations étaient alors techniquement extrêmement difficiles à réaliser. Il est bientôt imité par Blaise Pascal et Pierre Petit, à Rouen : dans cette ville se trouve la Verrerie royale, à même de fabriquer les sarbatanes de verre nécessaires.

L'expérience de Torricelli posait deux problèmes. D'une part, il fallait comprendre pourquoi le mercure (ou l'eau) se stabilisait toujours à la même hauteur. D'autre part, il s'agissait de savoir ce qui apparaissait au-dessus : de l'air ? une autre matière subtile ? ou tout simplement du vide ? L'obstacle était surtout théologique  (30). Mais ce qui importe avant tout pour notre propos est que, si l'air était un fluide hydrostatique, que par conséquent la colonne de mercure s'équilibrait avec le poids de l'air, cela voulait dire que cette hauteur de mercure varierait avec l'altitude. Le meilleur moyen de le prouver était donc de répéter l'expérience de Torricelli sur une montagne. C'est pour le vérifier qu'a lieu, en 1648 au Puy de Dôme et à l'instigation de Pascal, la grande expérience de l'équilibre des liqueurs qui démontre la pesanteur de l'air. Mais Pascal est loin d'être le seul à y penser. Le 4 janvier 1648, par exemple, Mersenne écrit à Huygens en s'enquérant de l'altitude du pic Tanariffe  : Si nous avions ici une telle montagne, dit-il, j'y monterais avec du vif-argent et des tuyaux, pour voir si le vide s'y ferait plus grand ou plus petit qu'ici.   (31). Ainsi un intérêt purement scientifique pour l'ascension des montagnes se dessine, avant que n'apparaissent des raisons esthétiques pour les admirer… Pourtant, Mersenne ne croit pas que le baromètre marquerait des changements avec l'altitude, et il n'est pas le seul. Ainsi le 16 janvier, Le Tenneur lui écrit : je ne suis pas maintenant en état de faire l'expérience du vide sur la montagne du Puy-de-Domme. D'ailleurs je vous dirai que je pense, avec Roberval, que cela serait entièrement inutile et que la même chose se trouverait en haut qu'en bas. Puis Le Tenneur insiste avec raison sur les difficultés techniques, largement oubliées aujourd'hui : Outre cela, croyez-vous qu'il soit fort facile de porter un tuyau de verre et 20 livres de mercure au haut d'une montagne pareille à celle-là ? Certainement je crains de ne pas venir à bout de cette expérience…   (32). Pascal, natif de Clermont, était de tous les intéressés le mieux placé pour organiser la chose au Puy de Dôme et charge son beau-frère, Florin Perrier, de s'en occuper. L'expérience n'a lieu que le 19 septembre 1648, mais elle est positive : à Clermont, la colonne de mercure du baromètre mesure 71,2 cm ; au sommet, elle ne fait plus que 62,7 cm. Une plaquette, aujourd'hui fort rare  (33), a gardé la première trace de ce moment décisif : pour la première fois, l'altitude est objet d'expérimentation directe (et non de spéculations comme c'est le cas, par exemple, dans le De Altitudine Caucasi de Chiaramonti, qui paraît la même année). Cependant, si Pascal estime alors la différence d'altitude entre Clermont et le Puy de Dôme à environ 500 toises (974 m ; la différence réelle est à peine supérieure)  (34), ce n'est pas sur la base de calculs à l'aide du baromètre, qui seront encore longtemps impossibles. Pour que l'altimétrie barométrique devienne envisageable, il fallait en effet réunir trois conditions : 1) rendre l'instrument suffisamment précis ; 2), trouver les équivalences entre hauteurs de mercure et altitudes, à l'aide de mesures géométriques (nivellement ou triangulation) ; 3), établir une formule qui rende compte aussi exactement que possible de la relation entre les deux séries. Tout cela — et surtout le point 2 — obligeait les savants à s'intéresser à la montagne, et surtout à la fréquenter.

Pascal croit à une proportion régulière et arithmétique entre la hauteur du mercure et l'altitude : en portant [le baromètre] du pied d'une montagne jusque sur son sommet, on verra que, quand on sera monté de dix toises [19,49 m], il sera baissé de près d'une ligne [2,25 mm] ; quand on sera monté de vingt toises, il sera baissé de deux lignes…   (35). De ces prémisses erronées il tire une conclusion exacte et importante : comme nous voyons qu'en tous les lieux qui sont à même niveau, l'eau s'élève à pareille hauteur… si elle ne s'y élève pas à même hauteur, on peut juger par cette différence combien l'un est plus élevé que l'autre : ce qui est un moyen de niveler les lieux, quelque éloignés qu'ils soient, assez exactement et bien facilement.   (36) Alors même que d'autres croient encore que la mer est plus haute que la terre  (37), les deux principes essentiels de la mesure des altitudes sont ainsi clairement établis. Ce que ne pouvait savoir Pascal, c'est que la science hypsométrique, qu'il est ainsi le premier à imaginer, mettra un siècle et demi à s'établir ! Toutefois, si la mesure est encore et pour longtemps impossible, la focalisation sur l'altitude est déjà sensible, et tout à fait neuve.

C'est Robert Boyle qui comprend le premier que l'atmosphère n'est pas partout de la même consistance   (38), donc que la correspondance entre hauteur de mercure et altitude n'est pas arithmétique. En 1661, Boyle et Lord Brouckner proposent à la Royal Society vingt-deux expériences, concernant toutes l'altitude, comme par exemple d' examiner au moyen d'un sablier si le pendule va plus vite ou plus lentement au sommet du pic [de Ténériffe]  (39). En outre, ils recommandent de prendre à l'aide d'instruments… la véritable altitude de chaque lieu , ce qui est alors un souci tout à fait nouveau — mais aussi un vœu pieux, tant que la barométrie n'est pas inventée, et alors que les opérations de nivellement représentent des opérations longues et coûteuses.

Edme Mariotte (v. 1620-1684) dans son Essai sur la nature de l'air (1676) fournit la première formule empirique associant l'altitude à la hauteur de mercure dans le tube. Il est suivi par Edmund Halley (1656-1742), qui donne une formulation mathématique associée à une constante en publiant dans les Philosophical Transactions  : A discourse on the rule of the decrease of the height of the mercury in the barometer, according as places are elevated above the surface of the earth (1686). Pour la première fois la possibilité de l'hypsométrie barométrique apparaît dans le titre d'un ouvrage. Halley, puis Derham, font des expériences au Snowdon  (40), d'où ils déduisent une règle proportionnelle pour l'estimation des hauteurs : Cet auteur, ajoutera l' Encyclopédie, a cru qu'on pouvait en tirer […]) une méthode pour mesurer la hauteur des montagnes   (41). L'Écossais Georg Sinclair expérimente lui aussi le baromètre vers 1661 sur une montagne d'Écosse, de même qu'Otto von Guericke au Brocken, dans le Harz. À son tour, Boyle fait des expériences, tant sur des collines que dans des mines, cherche à organiser, apparemment sans succès, une expédition barométrique au pic de Ténériffe et discute longuement de l'altitude de cette montagne : la barométrie renouvelle l'intérêt pour le problème de la mesure de l'altitude  (42) et donne les premières prémices, encore peu apparentes il est vrai, du besoin de gravir les sommets, qui, lorsqu'il s'affirmera, sera à la fois scientifique et esthétique. Et ce n'est certainement pas un hasard si à cette époque a lieu le premier calcul moderne de la hauteur d'une haute montagne, le mont Blanc.

Le Genevois Nicolas Fatio de Duillier (1664-1753), fellow de la Royal Society, était un ami de Newton ; il a publié une Ecloga sur les Principia mathematica philosophiæ naturalis du célèbre savant. De concert avec son frère Jean-Christophe (1656-1720), il entreprit en 1685 de mesurer le mont Blanc depuis les environs de son domicile. Il n'est pas du tout sûr que Fatio se soit rendu à Chamonix  (43)  : s'il donne de la distance entre sa station et le coupeau le plus élevé des Glacières, Montagne située entre le Faucigny et le Vallais, connuë à Genève sous le nom de Montagne maudite   (44) une estimation relativement exacte, il a pu la calculer géométriquement. Fatio trouva que le mont Blanc dépassait le niveau du lac de Genève de 2000 toises. Il dut recourir cependant à des méthodes moins rigoureuses pour calculer la hauteur du lac au-dessus de la mer, en estimant grossièrement la pente du Rhône, comme Jean Buridan quelque trois siècles plus tôt. Bien qu'il s'appuie sur la moyenne de celle de la Loire calculée par Jean Picard lors du nivellement de celle-ci  (45), il aboutit, comme Buridan, à une importante surestimation de l'altitude du lac. Toutefois, comme ses visées au quart de cercle avaient sous-estimé l'altitude du mont Blanc, il peut aboutir à une mesure en apparence assez juste (2426 toises, soit 4728 m), ainsi qu'à cette conclusion qu'il était, alors, l'un des seuls à partager : Cela me fait croire que de toutes les montagnes qui ont jusqu'à présent été mesurées avec quelqu'exactitude, il n'y en a point de plus haute que la Montagne maudite .

La mesure de Fatio ne passa pas inaperçue. Elle est citée plusieurs fois dans les années suivantes. Le tout premier, Fatio s'intéresse au sommet lui-même, qu'il est le premier, sauf erreur, à isoler clairement par l'expression coupeau le plus élevé des Glacières . Pourquoi cette brusque curiosité envers une montagne dont le moins qu'on puisse dire est que, jusqu'alors, elle n'avait pas fait forte impression sur ceux qui pouvaient la voir ? Sinon que, précisément, l'intérêt tout neuf pour la quantification de l'altitude la désignait à l'attention des savants genevois ? De sorte qu'il n'est pas exagéré de dater de 1685 la véritable naissance du mont Blanc, même s'il faut attendre 1744 pour qu'un autre Genevois, Pierre Martel, le nomme de son nom actuel.

Nous sommes alors à l'orée du siècle de la montagne . Johann-Jakob Scheuchzer, Albert de Haller, Jean-André Deluc (dont ce sera la grande affaire) et Ramond de Carbonnières joueront tous un rôle éminent dans la mise au point d'une formule barométrique qui ne deviendra utilisable qu'au XIX e siècle  (46)  : Humboldt, au cours de sa grande expédition américaine (1799-1802) est le premier à utiliser le baromètre pour l'estimation d'altitudes inconnues auparavant.

À la suite de ce vaste mouvement, le même Humboldt peut dans son Cosmos prendre en compte tous les effets scientifiques de l'altitude : étagement de la végétation, diminution de la température, pression, neige, froid, etc. Il est le contemporain de Ramond et de Saussure, autant que des frères Schlagintweit qui entreprennent, en Himalaya, le voyage dont il rêvait mais qu'il est trop vieux pour envisager. Il correspond avec Goethe qui l'admire  (47), comme Saussure avait correspondu avec le prince de Ligne, passionné par la conquête du mont Blanc. Humboldt est contemporain surtout de l'explosion de la littérature alpestre, dans laquelle perdure, de manière très cohérente et étonnamment stable, la constellation métaphorique de l'Éden montagnard. Entre la vision scientifique de l'altitude et sa perception esthétique, les conceptions semblent inconciliables : pour la première, l'altitude entraîne froid, déperdition, mort ; pour l'autre, elle est synonyme d'allégresse et de santé. Mais cependant cette contradiction est une source d'énergie féconde, qui n'est pas encore épuisée de nos jours.

Que s'est-il passé au XVII e siècle ? Le début d'un changement de paradigme concernant l'altitude, dont on peut comprendre la portée à l'aide d'une comparaison. En 1687, le Journal des Scavans publie une Relation curieuse et singulière d'un voyage fait par M. G. T. vers la partie la plus haute de la terre, au pic de Ténériffe [je souligne] ; on y donne une description détaillée des différentes parties de cette montagne et de la hauteur de son sommet   (48). Bien qu'on connaisse plusieurs récits d'ascension de la montagne auparavant (la plus ancienne attestée date de 1582), on ne peut pas dire que le fait de gravir ce que l'on croyait être la plus haute montagne du monde ait frappé les contemporains… Le parallèle avec l'Everest d'aujourd'hui est frappant. Avant le tournant qui s'amorce avec Galilée puis Pascal d'un côté, Milton de l'autre, faute de quantification et de description précise, n'importe quelle taupinière pouvait assumer la métaphore édénique, et peu importait une altitude réelle que personne n'était en mesure d'évaluer. Non seulement n'importe quel lieu pouvait être une montagne  (49), mais à l'inverse des savants comme Chiaramonti ou Varénius pouvaient encore attribuer aux montagnes les hauteurs les plus invraisemblables  (50) — de notre point de vue. Car c'est précisément le long et difficile apprentissage de la quantification des hauteurs qui nous permet de savoir que les plus hautes montagnes ne dépassent pas neuf kilomètres (autrement dit rien par rapport à la circonférence terrestre), et qu'une distance verticale de cent mètres est déjà considérable pour le piéton  (51)  … Grâce au double mouvement engagé au XVII e siècle, nous avons une idée beaucoup plus claire de ce qu'est une montagne, et nous savons aussi beaucoup mieux manier le réseau à la fois descriptif et métaphorique avec lequel nous en parlons. Dans son ode sur les Alpes (1732), Albert de Haller notait — probablement le premier — que pour en voir les merveilles, l'œil devait être éclairé par l'art et par la science . Notre siècle a beau être réputé profane, nous savons tous et nous n'oublions guère que la montagne est proche du ciel, donc synonyme de rédemption, d'ivresse, d'allégement, de régénération de la condition humaine prélapsarienne. Au fond, les données du réel sont, autant qu'au Moyen Âge, dominées par la puissance symbolique : j'ai vu invoquer à plusieurs reprises, et en termes parfaitement innocents, la pureté de la montagne depuis le plus pollué des camps de base… On n'en est certes plus, comme Achile Loria  (52), à vouloir installer les prisons en haute montagne, mais on organise des ascensions pour les prévenus  (53). On n'en est plus à croire qu'au sommet de l'Olympe, l'air est si pur et si sec que des traces de pas ne s'effacent pas d'une année l'autre, comme on le répétait depuis Aristote ; et la description des montagnes alpines est tombée dans la quantification sportive ou la réclame autopromotionnelle. Mais une himalayiste comme Chantal Mauduit prétend toujours voir, du sommet du K2, la courbure de la terre (autrement dit, comme l'Olympe hier, le K2 touche le ciel) et intitule son livre de souvenirs J'habite au paradis, avant de disparaître au Dhaulagiri. Au fond, ce qui est le plus frappant, c'est que les modestes hauteurs qui hier permettaient à Rousseau d'écrire sa fameuse lettre XXIII de la Nouvelle Héloïse, le Montenvers où Bourrit ou Deluc se sentaient ravis (au sens mystique), le mont Blanc où pour Saussure un seul regard levait des doutes que des années de travail n'avaient pu éclaircir , ont cédé la place aux plus hautes cimes de l'Himalaya, seules capables aujourd'hui, dirait-on, d'assumer l'essence édénique et sublime de la montagne. Tout se passe comme si une frontière s'était déplacée, celle, finalement, qui comme au Moyen Âge sépare l'écoumène de la troisième région de l'air, incorruptible et édénique. Et ainsi notre représentation de la montagne se retrouve face au paradoxe : car, en même temps, ces sommets himalayens, certes magnifiques, constituent une des seules limites physiologiques de l'écoumène, le seul lieu en tout cas où l'homme ne puisse demeurer que quelques heures sans périr.


Notes
1. Philippe Joutard, L'invention du mont Blanc, Paris, 1986, pp. 73 et 78.
2. Sur l'arrière-plan légendaire du Pilate suisse, cf. Arturo Graf, Un monte di Pilato in Italia , dans Miti, leggende e superstizioni del Medio Evo, Milan, 1984, pp. 247-256.
3. Orophémia , ce nom est donné par Sir Gavin de Beer dans Speaking of Switzerland (Londres, 1952, pp. 54-60, qui ne cite pas le Dialogo de los montes (Amsterdam, 1767), du juif Paul de Pina, dans lesquelles les montagnes saintes de la Bible chantent la gloire du peuple d'Israël.
4. Christian Grophius, Beschreibung des von ihm selbst erstiegen Riesengebirges, 1670.
5. Valeriano Castiglione, Relatione del Monviso, et dell'origine del fiume Po scritta l'anno MDCXXVII, Cuneo, 1627.
6. David Frölich, Medulla geographiae prateticae. Bartfeld, 1639.
7. Thomas Johnson, The Itinerary of a Botanist.
8. Dans Juan de Quinones, El monte Vesuvio aora la montaña de soma, Madrid, 1632. L'éruption de 1631 suscitera plus de 200 relations dans les années suivantes, dans toutes les langues européennes.
9. Joannes Kepler, L'Étrenne ou la neige sexangulaire. Paris, 1975 (traduction du De nive sexangula, 1611) ; Erasmus Bartholin, De figura nivis, Hafniae, 1661 ; Dominique Cassini, Observation de la figure de la neige , Mémoires de l'Académie royale des sciences, tome X (1666-1699).
10. Adam Lebwald, Damographia oder Gemsen-Beschreibung, Salzburg, 1693 (réédition Munich, Jahresgabe der Gesellschaft alpiner Bücherfreunde, 1933).
11. Cf. Sylvain Jouty, Connaissance et symbolique de la montagne chez les érudits médiévaux , Homo touristicus, nº spécial de la Revue de Géographie alpine, Grenoble, janvier 1992.
12. Cité par Jean Gillet, Le Paradis perdu dans la littérature française de Voltaire à Chateaubriand, Paris, 1975, p. 467.
13. Le délicieux paradis, maintenant plus près, couronne de son vert enclos, comme d'une boulevard champêtre, le sommet aplati d'une solitude escarpée ; les flancs hirsutes de ce désert, hérissés d'un buisson épais, capricieux et sauvage, défendent tout abord. Sur sa cime croissaient à une insurmontable hauteur les plus futaies de cèdres, de pins, de sapins, de palmiers, scène sylvaine ; et comme leurs rangs superposent ombrages sur ombrages, ils forment un théâtre de forêts de l'aspect le plus majestueux. Cependant, plus haut encore que leurs cimes, montait la muraille verdoyante du paradis : elle ouvrait à notre premier père une vaste perspective sur les contrées environnantes de son empire. Paradis perdu, IV, 132-148, trad. Chateaubriand. Plus loin, (v. 547-548), la muraille du paradis est décrite par Milton : The rest was craggy cliff, that overhung/ Still as it rose, impossible to climb  : exactement comme le mons inascensibilis du Dauphiné, représenté comme une pyramide posée sur sa pointe, dont la connotation édénique a été plusieurs fois relevée.
14. Cf. S. Jouty, Où était situé le Paradis terrestre ? , L'histoire, nº 149 (novembre 1991), et l'article cité en note 11.
15. Il s'agissait d'un instrument permettant de cadrer le paysage en le regardant comme un tableau.
16. C'est pour tenter de résoudre ce problème que Jean Buridan monte au Ventoux quelques années avant Pétrarque.
17. Linné, L'équilibre de la nature, Paris, 1972, p. 62.
18. Texte dans Coolidge, Josias Simler et les origines de l'alpinisme, Grenoble, 1989, pp. 327-328.
19. Rousseau, La Nouvelle Héloïse, lettre XXIII : Après m'être promené dans les nuages, j'atteignais un séjour plus serein, d'où l'on voit dans la saison le tonnerre et l'orage se former au-dessous de soi… . Sand, Histoire de ma vie : Vivre ainsi, dans la solitude des monts sublimes, dans la plus belle saison de l'année, au-dessus, moralement et réellement, de la région des orages… (t. IV, p. 23 ; cité par Fourcassié, Le Romantisme et les Pyrénées, Toulouse, 1990, p. 163.)
20. Rousseau, op. cit.  : c'est une impression générale qu'éprouvent tous les hommes, quoiqu'ils ne l'observent pas tous, que sur les hautes montagnes, où l'air est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l'esprit; les plaisirs y sont moins ardents, les passions plus modérées. Les méditations y prennent je ne sais quel caractère grand et sublime, proportionné aux objets qui nous frappent, je ne sais quelle volupté tranquille qui n'a rien d'âcre et de sensuel. Il semble qu'en s'élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et qu'à mesure qu'on approche des régions éthérées, l'âme contracte quelque chose de leur inaltérable pureté. .
21. Ainsi selon Milton les arbres de l'Éden produisent blossoms and fruits at once (IV, 155). Sur ce point cf. John Prest, The Garden of Eden. The Botanic Garden and the Re-creation of Paradise , Yale University Press, New Haven et Londres, 1981, spécialement chap. VI, pp. 66-86.
22. la Cure d'air : essai sur l'histoire d'une idée en thérapeuthique médicale , Thalès, 1959, pp. 75-98.
23. Les premiers sports d'hiver sont nés de la nécessité d'occuper les curistes et ceux qui les accompagnaient. Lorsque Conan Doyle écrit en 1894 le premier récit d'une randonnée à ski, il était à Davos pour accompagner sa femme, tuberculeuse.
24. Galileo Galilei, Lettera al Padre Chr. Grienberger, S.J., in materia delle Montuosità della Luna, suivi de G. Biancani, de Lunarium Montium Altitudine, Bologna, 1655.
25. Ce qui montre là aussi combien l'évolution des idées scientifiques a partie liée avec celle de l'imaginaire (et inversement), et qu'il est donc fécond de les décloisonner. Après Kepler, les voyages dans la lune se multiplieront, celui de Cyrano de Bergerac n'étant que le plus célèbre.
26. Marjorie Hope Nicholson, A world in the moon. A study of the changing attitude toward the moon in the seventeenth and eighteenth centuries. Northampton, Smith College Studies in Modern Langage, vol. XVII, nº 2 (jan. 1936). L'argument des montagnes lunaires est également au centre des Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle.
27. Cornelius De Waard, L'expérience barométrique, ses antécédents et ses applications. Thouars, 1936, p. 81.
28. François de Gandt, L'œuvre de Torricelli: science galiléenne et nouvelle géométrie. Paris, 1987, p. 15.
29. Gandt, op. cit., p. 225 et suivantes.
30. Attachés à la Substance et à l'aristotélisme, la Contre-Réforme du concile de Trente et les Jésuites ne pouvaient admettre l'existence du vide : d'où leur combat pour nier l'enjeu de l'expérience de Torricelli. On peut lire sur ce sujet le livre de Pietro Redondi, Galilée hérétique, Paris, 1985.
31. Descartes, Correspondance, IV, Paris, 1974, p. 103. Il s'agit évidemment du pic de Ténériffe.
32. Ibid., p. 103-104.
33. Récit de la Grande Expérience de l'Équilibre des liqueurs. Projectée par le sieur B.P. pour l'accomplissement du traicté qu'il a promis dans son abbrégé touchant le vuide. Et faicte par le sieur F.P. en une des plus hautes montagnes d'Auvergne.
34. Lettre de Carcavy à Descartes, 9 juillet 1649.
35. Traité de la pesanteur de la masse de l'air, Œuvres complètes, Paris, III, p. 1085.
36. Ibid., p. 1091.
37. C'est le cas par exemple d'Isaac Cardoso dans sa Philosophia libera, Venise, 1673 (cité parmi d'autres anticartésiens par Lynn Thorndyke, History of the Magic and Experimental Sciences, volume VII, p. 684, ). Pour l'explication de cette curieuse théorie liée à la physique aristotélicienne des quatre éléments, voir S. Jouty, op. cit. note 11.
38. Theodore S. Feldman, Applied mathematics and the quantification of experimental physics: the example of barometrical hypsometry . Historical Studies in the Physical Sciences, vol. XV, part 2, p. 132.
39. Robert Boyle, The Works of…, Londres, 1772, tome III, p. 227.
40. Ce qui suppose qu'ils en font l'ascension, non répertoriée par les historiens du pré-alpinisme comme Coolidge…
41. Article Baromètre , (rédigé par d'Alembert).
42. New Experiments Physico-mechanical, touching the spring of the Air, Experiment XXIII, O.C., III, pp. 224-225. On trouve à la suite l'Experiment XXIII: Confirming that mercury in a barometer will be kept suspended lower at the top that at the bottom of a hill. On which occasion something is noted about the height of mountains, especially the pic of Teneriff . Ce texte est cité par Lynn Thorndyke, Measurement of mountain altitudes , Isis IX (1927), pp. 425-426.
43. Comme le croit D. W. Freshfield dans sa biographie de H.-B. de Saussure.
44. Sir Gavin R. De Beer, History of the altimetry of Mont Blanc , Annals of Science, vol. 12, march 1956, p. 6.
45. Ce nivellement n'avait d'autre but que d'assurer l'alimentation en eau du château et du parc de Versailles…
46. Cette histoire est retracée très précisément par Feldman, op. cit., et, à le lire, on comprend combien voir dans un Deluc ou un Ramond de simples alpinistes, pour qui la science aurait été un alibi , constitue un anachronisme caractérisé.
47. Au point de dresser, d'après ses données, un tableau comparatif des altitudes qui est l'un des premiers connus.
48. Journal des Scavans, 1687, p. 145 s.
49. En 1715, l' Orographie de Gregori cite la montagne de Maastricht  ; des voyageurs décrivent les horribles montagnes qui se perdent dans les nues de la forêt de Fontainebleau ; d'autres nous montrent Versailles, situé en un lieu très montagneux  ; etc.
50. En 1650, le géographe Bernard Varenius accorde au pic de Ténériffe de 4 à 8 milles italiens (soit 6500 à 13000 m) ; pour Athanasius Kircher, l'Athos fait 20000 toises (38980 m), pour Chiaramonti le Caucase est haut de 190 km, etc. Cf. Florian Cajori, History of determinations of the heights of mountains , Isis, 1929, pp. 482-514.
51. À ce sujet Douglas Hofstadter ( Metamagical Themas, New York, 1985, p. 116) raconte une anecdote amusante : voulant faire comprendre à des étudiants en physique le côté intuitif des nombres, il leur demanda d'évaluer la hauteur de l'Empire State Building (449 m). Les réponses varièrent de 16 m à 1850 m, la plupart des réponses étant situées entre 90 et 150 m. Les savants de la Renaissance sont bien excusables…
52. Sociologue italien dont se moque Gramsci dans ses Cahiers de prison  : il prétendait dans sa Morphologie sociale que la moralité des peuples augmentait avec l'altitude, d'où sa curieuse idée, qu'il partageait d'ailleurs avec Lombroso. De telles idées ont conduit le docteur Johann-Jakob Guggenbühl (1816-1863) à vouloir traiter les crétins par l'altitude, et à découvrir une fausse maladie, l' Alpensticht, mais elles ont également eu pour conséquences les sanatoriums et les sports d'hiver.
53. Ainsi en 1991 un groupe de condamnés de Fleury-Mérogis a fait l'ascension du mont Blanc. On a aussi voulu traiter par l'altitude (ou l'escalade, son succédané) les handicapés, les jeunes des banlieues défavorisées, etc.

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